Les Carrières - Confrécourt, le mémorial des poilus, Le Figaro, nov. 2002

Confrécourt, le mémorial des poilus

Le Figaro, novembre 2002

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Pendant quatre ans, enterrés dans des carrières sous le front, les soldats de la Grande Guerre se sont faits sculpteurs pour que l’Histoire garde trace de leurs souffrances.

L’auteur de « la Chambre des officiers » nous fait découvrir ces chefs-d’œuvre ignorés.

Par Marc Dugain. Photos Thomas Goisque

 

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Dans une galerie à moitié éboulée, Marc Dugain découvre un emblème du 4° régiment de génie, arme où servit son grand-père.

 

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Au fond de la galerie, un escalier creusé débouche en première ligne. Dans cette chapelle sculptée par leurs soins, les soldats entendaient la messe avant de monter au front. Ci-dessus, l’office de Noël célébré, en pleine guerre, par le père Doncoeur, fameux aumônier militaire.

 

L’homme qui nous reçoit à la ferme de Confrécourt dans l’Aisne, n’est ni écrivain, ni historien de la Grande Guerre, ni collectionneur de reliques macabres. La guerre de 1914-1918 n’est pour lui ni un sujet ni un objet elle l’habite simplement jusqu’à la hantise. Comme si cette tragédie de l’humanité ne devait jamais le laisser en paix, Jean-Luc Pamart cultive presque 500 hectares de betteraves à sucre et de pommes de terre qui recouvrent une partie de la ligne de front, là où Français et Allemands vinrent s’enterrer dès la mi-septembre 1914. Deux mois plus tard, après quatre mois de guerre, les Français déploraient 454 000 morts. En marchant sur ces corps mis bout à bout, politiciens et généraux de l’état-major auraient pu rallier Berlin depuis Paris sans crotter leurs bottes et croiser leurs homologues allemands marchant dans l’autre sens sur la dépouille des leurs. Nombreux sont ceux qui ressurgissent encore quand le président de l’association Soissonnais 14-18 remue cette terre qui quatre-vingt-huit ans après, rejette encore squelettes, mines et obus.

                Il ne parvient plus à dormir dans cette ferme de Confrécourt, reconstruite en 1925, qui trône sur un plateau calcaire comme une croix sur un immense cimetière. Nous sommes à Fontenoy, dans l’Aisne, près de Soissons, tout près de Villers-Cotterêts, le pays d’Alexandre Dumas. Celui qui fit de la guerre un combat de gentilshommes était certainement loin d’imaginer qu’à peine cinquante ans plus tard on s’en irait mourir là, par centaines de milliers, pour finir dans des charniers, car la place manquait pour faire des tombes.

                Guidé par le souvenir et l’effroi, Jean-Luc Pamart s’active à faire son devoir de mémoire et de conservation. Par l’entretien de carrières de pierre, dont certaines remontent au XIIIe siècle. C’est là, sous les tranchées, dans une température constante de 8°C, que les poilus venaient certains pour dormir, d’autre pour s’y faire soigner, d’autres encore pour y mourir dans l’attente d’une sépulture.

 

Des cathédrales enterrées

 

                En haut, dans la tranchée, on vit dans le froid jusqu’à -15°C, les pieds dans la boue jusqu’à mi- mollet quand la glace n’enserre pas les bandes molletières, expression du génie français qui culminera, une vingtaine d’année plus tard, avec la ligne Maginot. Et l’lorsqu’on retrouve la carrière après trois jours dans la tranchée, avec un peu de chance, on se déshabille et on se lave. Les vareuses tiennent debout toutes seules. L’une d’entre elles sera pesée après plusieurs mois. Le poilu portait 28 kilos de boue et de poussière. On dort dans la paille. Une denrée rare qu’on ne change pour ainsi dire jamais et qui devient, à la longue, plus confortable pour la vermine que pour le soldat. En haut, l’ennemi, c’est l’Allemand. En bas, ce sont les poux, les puces et les rats qui se faufilent entre les corps des soldats épuisés. C’est là aussi qu’on trouve un peu de temps pour soi, pour jouer aux cartes, pour écrire à la famille.

                Il faut marcher un peu, s’enfoncer parfois profondément dans des forêts où la nature, hachée par les bombardements, a repris ses droits au milieu d’arbres centenaires et miraculés. Bien cachées dans ces bois épais où l’on saignait le voyageur au Moyen-Âge, les carrières apparaissent comme autant de lieux secrets et enfouis dans la paix des profondeurs. La paille n’y est plus, ni son cortège de parasites dévastateurs. Ce qui reste est d’autant plus saisissant. La guerre est le désespoir de l’humanité. Dans ces cathédrales enterrées, les poilus semblent s’être assigné la tâche de rendre à cette humanité son meilleur visage, le premier dont on ait les traces dans les grottes préhistoriques, celui d’un animal paisible qui se différencie des autres par son souci de l’esthétisme et par sa conscience religieuse. Alors qu’en haut on rase sans discernement, dans les carrières on sculpte dans les murs. Des plaques ouvragées en l’honneur du régiment, bien sûr, mais aussi des têtes magnifiques de poilus et de femmes, ces femmes disparues de la vie de ceux qui font cette guerre et qui tentent, en puisant dans leur imagination, d’en restituer les contours apaisants.

                Une tête m’interpelle plus que toute autre. Celle d’un poilu casqué. Le temps et l’érosion lui ont fait un trou au milieu du visage ; ses traits déchus sont ceux de mon grand-père, défiguré 1914, non loin de là, au chemin des Dames, et non pas dans la Meuse, comme mon roman, la Chambre des officiers, l’y avait amené. Un magnifique bas-relief, qui représente une tête de cheval célèbre, un animal qui est de toutes les peines et qui paye un lourd tribut à la guerre. Des chapelles souterraines en nombre, creusées dans la pierre, rappellera qu’en ces temps où l’homme n’est plus digne de foi ouvriers et paysans de la République laïque se tournent vigoureusement vers Dieu comme antidote

 

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DANS L’HORREUR MAINTENIR LA CIVILISATION

 

 

et vers cet absurde qui en conduit un sur quatre à une mort certaine. À l’entrée d’une carrière qui servait de poste de commandement à l’artillerie, on a construit un mess dans les règles de l’art pour montrer que l’on conserve l’amour des bâtiments.

                De retour en pleine lumière, nous achevons notre périple au hameau de Vingré. Des lettres exposées sur les murs des maisons et un monument nous rappellent qu’à cet endroit précis six hommes, pris au hasard parmi vingt-quatre d’une escouade, furent fusillés pour l’exemple le 4 décembre 1914, après un conseil de guerre arrangé par un haut commandement… Pour faire comprendre à ceux qui auraient eu l’idée de se soustraire aux balles allemandes, de moins en moins aléatoires, que celles du peloton d’exécution français étaient infaillibles. Ce drame a inspiré le scénario du film les Sentiers de la gloire, de Stanley Kubrick, tournée n 1957, l’année de ma naissance, et que je n’ai pu voir qu’à 20 ans passés parce que la censure s’était emparée de cet épisode honteux.

                Sur le chemin du retour, Jean-Luc Pamart s’étonne qu’à l’instar des Anglais, la France n’institue pas au moins une minute de silence tous les ans à la mémoire de toutes ces souffrances. Une chose est certaine : lui n’est pas près d’oublier ce que l’homme est capable de se faire à lui-même pour des motifs mille fois expliqués, mais toujours aussi obscurs.

                                                                                                                                             Marc Dugain

 

 

Plusieurs bas-reliefs célèbrent la femme aimée et lointaine. Ici, un profil de Marianne.

 

Dans une carrière qui a servi d’infirmerie, un cavalier a tenu à témoigner sa reconnaissance à sa monture.

 

L’usure du temps ou le vandalisme ont fini par faire ressembler ces soldats aux célèbres gueules cassées.

 

Un passé qui ne passe pas

L’association Soissonnais 14-18 s’occupe de l’inventaire et de l’entretien des champs de bataille de la région de Soisson et de Noyon : sauvegarde des sculptures dans les 400 carrières ; entretien des monuments, tombes et tranchées, etc.. Pour préserver la mémoire de la Grande Guerre, l’association propose également des visites de carrières, chaque dimanche de mars à septembre (03.23.74.25.98) ainsi que des cérémonies et l’accueil des familles de poilus. Elle rassemble aussi de la documentation et des archives, et organise des expositions comme celle des 9, 10 et 11 novembre à Ambleny (Aisne), consacrée au « passage de l’Aisne », autour du roman éponyme d’Emile Clermont.

Contact : Jean-Luc Pamart (03.23.74.25.90)

 


Date de création : 08/02/2014 @ 18:48
Dernière modification : 11/02/2016 @ 22:56
Catégorie : Les Carrières

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