Les Carrières - Confrécourt, les catacombes des poilus, 2008

Les carrières – Confrécourt, les catacombes des poilus

Novembre 2008

Non loin de Rethondes, où l’armistice de 1918 sera célébré ce 11 novembre avec une particulière ferveur, le plateau de Contrécourt (Aisne) n’oublie pas la longue passion de ses poilus. Un agriculteur picard, Jean-Luc Pamart, s’est fait le gardien de leur mémoire. Nous l’avons suivi sur- et sous- ses terres nourries de fer et de sang.

 

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IL YA 90 ANS, L’ARMISTICE DE 14-18

LES CATACOMBES DES POILUS

 

Dans les carrières de Confrécourt, situées sous ses champs, Jean-Luc Pamart, un agriculteur passionné d’Histoire, explore le Lascaux des poilus. Sur les murs de ces galeries qui servirent de refuges de fortune aux fantassins durant la Grande Guerre, des sculptures et des graffitis émouvants.

 

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« Ils sont là sous vos pieds, nos soldats ! Sous vos pieds… », martèle l’homme au Barbour couleur labour, accroupi, en frappant de la main les feuilles cuivrées qui jonchent le sol d’automne. « Couchez-vous, vous serez à la hauteur de leur casque. » A défaut de s’allonger dans la boue du bosquet, on s’incline devant le Christ brisé. Ce calvaire géant, couronné de hêtres et de peupliers sauvages, est notre lieu de rendez-vous. Il se dresse, telle la lame d’un glaive à la poignée rompue, au cœur de l’immense plateau de Confrécourt (Aisne). Dénudé. Son Christ, également nu, gît, bras en croix, planté dans le sol. Comme si Dieu voulait rejoindre les dépouilles enfouies des milliers de soldats qui y reposent encore.

Ce monument aux morts est situé précisément sur la ligne de front de la Grande Guerre. À deux pas de la nouvelle ferme de Confrécourt où Jean-Luc Pamart, 57 ans, a établi son quartier général.

 

 

Encart / Doncoeur, ce héros

Le prêtre qui fonda la branche scoute des routiers, Paul Doncoeur (1880-1961), fut, comme nombre d’aumôniers militaires, un héros de la Grande Guerre.

Paul Doncoeur est ordonné prêtre en 1912, et il a 34 ans à la déclaration de guerre. Aumônier au 115e RI, il participe à la bataille de la Marne ainsi qu’à la poursuite des troupes allemandes sur l’Aisne.

Le 16 septembre 1914, à la ferme de Mériquin, près de Cuts, le régiment devant évacuer sa position, il reste avec plus de cent blessés. Son courage et son attitude empêcheront un probable massacre.

Après une brève captivité, il participera à la bataille de l’Aisne, de Champagne et de Verdun comme aumônier de la 28e brigade. Grièvement blessé dans la Somme, une guérison miraculeuse à Lourdes lui permet de rejoindre ses régiments pour les combats de Reims, en Flandres, et de la victoire finale. Son courage et son dévouement inlassable lui vaudront une renommée immense, sept citations, la croix de guerre et la légion d’Honneur.

« Se souvenir, ce n’est pas instaurer un culte anonyme et sans obligations, quelque beauté qu’en ait le symbole, disait celui qui se battra pour assurer une sépulture chrétienne aux soldats morts au champ d’honneur. C’est épouser étroitement la pensée des morts pour les faire survivre en nous. C’est réaliser ce qu’ils auraient aimé ».

En juin 1960, un an avant sa mort, il reviendra dire une ultime messe dans sa creute de Confrécourt, avec les survivants du 35e RI.

(A lire : Paul Doncoeur, aumônier militaire, par Pierre Mayoux, Presses d’Ile-de-France/Ed. de la Loupe)

 

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Ce monument aux morts est situé précisément sur la ligne de front de la Grande Guerre. À deux pas de la nouvelle ferme de Confrécourt où Jean-Luc Pamart, 57 ans, a établi son quartier général.

Cet agriculteur historien cultive deux cent cinquante des mille hectares de ce plateau du Soissonnais que les troupes françaises vont prendre d’assaut, le 13 septembre 1914, après la victoire de la Marne. En face, les Allemands qui tiennent les « hauts ». Les poilus n’atteindront le calvaire de Confrécourt qu’après dix jours de combats terrifiants, au prix de huit mille hommes. « Français et Allemands, ne pouvant pas percer, vont s’enterrer. Et se faire face ici, durant quatre ans, séparés seulement par une centaine de mètres, explique celui qu’on surnomme le « paysan des poilus » (1). Au milieu, il y a la Croix. Vingt mille soldats français trouveront ici une fin brutale, tombés sous les balles ennemies, gazés, victimes du gel, étouffés par une chape de boue…. La défense héroïque du plateau en juin 1918 stoppera l’offensive allemande. »

Pamart trompe son monde. Avec ses boucles poivre et sel, ses lunettes Cerruti branchées – « C’est ma femme qui les choisit », s’excuse-t-il -, son pull camionneur marron, et sa voix perchée légèrement éraillée, on pourrait le prendre pour un bobo en train de commenter une expo d’art contemporain dans une galerie parisienne.

 

La vie de Jean-Luc Pamart (page de gauche) bascule sans arrêt de la terre qu’il cultive à la guerre qui l’a labourée Il n’y a pas un jour sans qu’elle laisse affleurer  ses plaies Ci-dessus : grenades exhumés par des engins agricoles.

 

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« Ce plateau est un charnier. Je laboure sur des morts. Nous en exhumons quatre ou cinq par an. »

C’est tout le contraire : un paysan de province qui ne peut s’éloigner longtemps de cette glèbe que ses ancêtres cultivaient déjà au XVIe siècle, que son père et son grand-père ont travaillée sans trêve. Pour toute sculpture moderne, ce lettré aux godillots crottés exhibe des pièces étranges, de quatre-vingt-dix ans d’âge, que vomissent les entrailles de ses champs : fusils tordus, grenades rouillées, obus rongés quoique toujours vivaces, douilles qu’il vous glisse dans la main comme des reliques. Tant de reliques que ses sept enfants ont aménagé un « musée du souvenir » dans la ferme.

 

« Souvent, je crois entendre gémir nos soldats ».

« Ma vie bascule sans arrêt de la terre que je cultive à la guerre qui l’a labourée : pas un jour sans qu’elle laisse affleurer ses plaies », dit-il en exhibant une queue-de-cochon, barre de fer vrillée que les poilus utilisaient pour soutenir les barbelés, qui vient de crever le pneu d’un tracteur, immobilisant la remorque à betteraves. « La betterave, la betterave ! » s’écrie-t-il, pointant des deux mains les milliers de houppettes vertes qui s’étendant à perte de vue et qu’il s’apprête à récolter (à croire en cet instant que cet hyperactif, hybride de Jean-Jacques Annaud et de Woody Allen, tourne un sport publicitaire pour l’éthanol picard). « La betterave, c’est le salut du poilu avant qu’il ne puisse s’enterrer ; le seul écran qui puisse le cacher aux yeux de l’ennemi – il est tellement visible avec son pantalon rouge coquelicot ! C’est pour moi une vision horrible que d’imaginer ces hommes mutilés, rampant sur mes champs sous la mitraille, à la recherche d’une feuille verte pour se cacher… »

 

Pamart dort peu. Il fuit les cauchemars – « Souvent, je crois les entendre gémir, nos soldats » - en se plongeant dans ses « chouchous » : Erich Maria Remarque, Roland Dorgelès, l’historien Jean-Baptiste Duroselle, le romancier Marc Dugain, et tout ce qui tombe sous la main touchant ce conflit. « Cela fait vingt-cinq ans que je ne « bouffe » que du 14 ! Et que je n’arrête pas de faire la plonge à la maison car mes enfants ont vite compris le truc. Il suffit qu’ils lancent au début du repas :  « Le premier qui parle de la Grande Guerre fait la vaisselle », et c’est moi qui m’y colle… » Avec lui, on passe du rire aux larmes en moins de temps qu’il n’en faut pour sortir son mouchoir.

« Ce plateau est un charnier, poursuit-il avec une nouvelle gravité. Je laboure sur des morts. Nous en exhumons quatre ou cinq par an. » Des ossements, recrachés par la terre ou les machines agricoles, pieusement et méticuleusement recueillis par les membres de son association (2), puis inhumés avec les honneurs. Les poilus étaient des enterrés vivants. « Pour les survivants, ce fut quatre ans dans la terre et sous la terre. L’un deux m’a dit un jour : « C’est étrange, je ne reconnais rien ». Or le décor n’a pas changé depuis 1914. Mais les soldats le voyaient au ras du sol – ce qui change la perspective. »

 

À bord de son pick-up Toyota, nous fendons l’aire dénudée du plateau vers la cote 150, cette crête tant désirée par les états-majors, sur laquelle se briseront des milliers de vagues d’hommes. Difficile d’imaginer que cette terre grasse, brune et dorée sous le soleil automnal, a été zébrée de tranchées, trouée d’obus, balafrée de barbelés, piquetés de pieux, jonchée de cadavres, rougie de sang. « Bref résumé chiffré de 14-18, lâche Pamart, sans même regarder la piste rectiligne qu’il connaît par cœur : 1 500 jours de guerre, et 850 morts par jour. Un mort sur trois le fut en 1914. 250 000 femmes n’ont jamais retrouvé la dépouille de leur enfant ou de leur mari. »

 

 

Encart / La tranchée, lieu de prière

Une exhortation à prier, par le Père Doncoeur, à ses frères soldats.

« Pries-tu ?... Du fond du cœur ? Comme il le faut dans les terribles heures que nous vivons !

Avoue que tu passes facilement un jour sans prier, que souvent tu pries sans penser à rien, que souvent tu pries comme si cela t’était bien égal. Mais prie donc !  

Prie le matin en sortant de ta paille. Tu n’y penses pas souvent ou tu te dis que tu n’en as pas le temps. Fais un bon signe de croix et dis « Mon Dieu, je vous offre ma journée et je me confie à votre bonté ». Et cours à la corvée qui t’appelle.

Prie le soir quand tu tombes éreinté dans ton abri sans te déséquiper. Tu n’en peux plus. Et dis-le donc : « Mon Dieu, je n’en puis plus, je vous offre mon travail et je m’endors dans vos bras ». Et dors bien vite.

Prie quand tu es de garde la nuit, que tu t’ennuies parce que c’est long, et que le cafard te prend, et que la peur ou le froid te gèlent. Prends donc ton chapelet et dis-le dix fois jusqu’à ce qu’il ne tourne plus ; celui-ci pour ta femme et tes petits, celui-ci pour la France, celui-ci pour que la guerre finisse et celui-ci pour tes camarades tombés l’autre jour…

Et puis quand tu le peux, au cantonnement, tranquillement, monte à la vieille église sombre, va près de l’autel, et la tête dans tes mains, oublie tout le monde et prie avec ferveur, dans un recueillement intense. Dis à Dieu tes misères, tes tristesses, ton amour, tes désirs, tes besoins.

Dis-lui que tu t’offres à lui. Demande-lui qu’il vive en toi, qu’il te purifie              ; qu’il te fortifie, qu’il te change, qu’il fasse de toi un chrétien solide, et qu’il te donne le bonheur de convertir ton camarade qui n’est pas venu mais qui viendra peut-être. Et demande-lui qu’il sauve le pays et ceci, et cela…

Il y a tant à demander !.. et tu ne pries pas ?.... Mais prie donc ! »

 

 

 

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« Bref résumé chiffré de 14-18, lâche Pamart, sans même regarder la piste rectiligne qu’il connaît par cœur : 1 500 jours de guerre, et 850 morts par jour. Un mort sur trois le fut en 1914. 250 000 femmes n’ont jamais retrouvé la dépouille de leur enfant ou de leur mari. »Chaque semaine, du haut de son tracteur, il aperçoit des voitures, aux plaques minéralogiques de toute la France, se garer en bordure du chemin. « Ce sont les petits-enfants qui, vieillissant, cherchent des traces de leur aïeul. « Mon grand-père est mort à Confrécourt, me lancent-ils, mais on n’a jamais retrouvé son corps. » Je descends de ma machine, je les salue, je leur montre ces champs plus de mille fois fauchés et je leur dis : « Il est très probable qu’il repose ici. Recueillons-nous ».

Tout à l’heure, en fin d’après-midi, au cimetière d’Amblény où 12 000 tombes s’alignent en contrebas de la nationale 31 qui relie Soissons à Compiègne, nous découvrirons des dizaines de croix, privées de nom, portant comme seule mention : « Inconnu, mort pour la France » (dont une pour un aumônier  anonyme). « Parmi tous les poilus tués durant la guerre, seule la moitié des corps a pu être identifiée, souligne Pamart. Souvent, je viens dans ce cimetière avec des classes de première ou de terminale. Je leur dis de marcher jusqu’au bout de cet espace, en silence, puis je les rassemble : « Vous entendez le tocsin qui sonne ; vous avez deux heures pour rejoindre la mairie ; puis, vous partez immédiatement pour le front. Parmi vous, un sur quatre ne reviendra pas ; et un sur quatre sera handicapé pour la vie. Les 12 000 tombes, sous vos yeux représentent les pertes de treize jours de guerre. Or il y en a eu 1 500 ! Et puis, n’oubliez jamais que ceux qui sont enterrés sous vos pieds sont des garçons de votre âge : 18, 20 ans… Le plus jeune a même 15 ans : il a menti pour précéder l’appel. »

 

L’hommage aux « fusillés pour l’exemple » de Vingré

 

Par une route sinueuse et bucolique, nous descendons à Vingré, niché dans le vallon. L’un des villages les plus célèbres de France, qui se passerait volontiers de sa réputation : non un village fleuri mais un village honni. Vingré porte l’un des stigmates les plus douloureux de ce conflit : l’exécution de six « fusillés pour l’exemple ». Leur rendre justice est l’une des obsessions de Jean-Luc Pamart. « Ces six fantassins, pris au hasard dans un groupe de vingt-quatre étaient d’excellents soldats. Leur seul péché : avoir obéi à leur lieutenant et reculé de quelques mètres, dans le tumulte d’une attaque surprise. Ce n’était ni des lâches ni des mutins. Certains d’entre eux, faits prisonniers, venaient juste de s’évader ! » Quatre-vingt-cinq ans plus tard, en 1999, cet homme libre qui toujours chérira la terre et la vérité, organisera, en présence des familles et des descendants des « martyrs », une cérémonie de réhabilitation.

 

Juste devant l’entrée de la « carrière du 1er Zouaves », sous le plateau de Confrécourt, a été sculpté le premier monument aux morts de la guerre de 14. Des grilles ont été installées par l’association Soissonnais 14-18 pour empêcher les pillages et les dégradations.

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Quatre-vingt-cinq ans plus tard, en 1999, cet homme libre qui toujours chérira la terre et la vérité, organisera, en présence des familles et des descendants des « martyrs », une cérémonie de réhabilitation.

Plus : il a fait graver sur les pierres claires des façades du village, une photo de chacun des fusillés et leur dernière lettre. Chacune livre le cœur de son auteur, son désarroi, sa stupéfaction, son cri, son amour. Il faut toutes les lire ; elles arrachent les larmes. Comme, par exemple, celle de Jean Blanchard : « Ma chère bien-aimée, (…) je n’ai rien fait de plus que les autres et je ne crois pas, sur ma conscience, avoir mérité cette punition (…). Je te rends la parole que tu m’as donnée de m’aimer toujours et de n’aimer que moi, tu es jeune encore, reforme-toi une autre famille. (…) Au revoir là-haut, ma chère épouse ».

Grand-père Pamart était un survivant de la Grande Guerre ; le petit Jean-Luc, curieux de tout, l’assaillait de questions. « Cette mémoire de 14-18 se transmet de génération en génération dans ma famille », reconnaît ce père de sept enfants dont la fille aînée, historienne, a consacré sa thèse aux veuves des fusillés de Vingré, et dont l’un des fils vient d’être adoubé officier. Ce qui n’empêche pas Jean-Luc d’être d’une sévérité cinglante lorsqu’il évoque « l’imprévoyance des généraux qui ont fauché la France paysanne en deux mois : août et septembre 1914 représentent à eux seuls un sixième des pertes françaises ! ». Très en colère aussi contre « les historiens au cœur sec » ou « les administrateurs désinvoltes qui se désintéressent de notre patrimoine historique ». En rage lorsqu’il compare le sort réservé aux dépouilles de nos soldats à celui que leur offrent les Allemands, les Anglais, les Canadiens, les Américains, main sur le cœur, convoi officiel, sépulture en grande pompe. « Il y a quelques années, nous avions exhumé douze corps, et patiemment reconstitué les squelettes sur des suaires ; deux « charlots » des services officiels sont arrivés en Fiat Uno, les ont ramassés dans des sacs-poubelle comme des détritus, en vrac, et les ont balancés dans le coffre. Et comme celui-ci ne voulait pas fermer, ils ont tassé à coups de pied ! J’ai failli faire deux victimes de plus ! » Sans parler des pilleurs que Pamart pendrait volontiers haut et court.

 

Les creutes, abris inespérés pour les soldats

 

Un petit creux avant le déjeuner ? Une creute fera l’affaire. Ce plateau recto a un verso : il est souterrain. Confrécourt est un gruyère plein de creutes. Le Soissonnais compte en effet quatre cents carrières.

 

 

La "chapelle du Père Doncoeur" où célébrait l'aumonier militaire.

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 Chaque village, chaque vallée, chaque paysan possède son trou dans la roche. Certaines ouvrent sur un dédale de galeries aux ramifications très étendues. Jean-Luc, enfant, y jouait avec ses frères, avant d’en devenir le gardien jaloux (les creutes de Confrécourt sont closes par des grilles pour protéger ses vestiges des pillards). Pour les Français comme pour les Allemands, elles furent des aubaines contre l’hiver, des abris inespérés où se délasser. « Ils vont transformer ces souterrains en casernements, dit Pamart qui conduit son 4x4 avec le dextérité d’un Loeb sur des chemins forestiers détrempés. Ils vont y installer des postes de secours, des liaisons téléphoniques, des cuisines, des lieux de culte… Ils vont y jouer aux cartes, écrire à leur femme, lire leur courrier, dormir un peu. Prier, aussi. » Et sculpter. Le calcaire spongieux offre une surface tendre. Véritables œuvres d’art ou tags sommaires, sculptures, bas-reliefs, dessins ou simples inscriptions, ornent l’entrelacs des grottes, à dix mètres sous nos pieds.

Quelques pas dans le « bois des aviateurs » dont les ramures encore pépiantes font oublier la violence du relief. Partout des trous. De ce chaos tellurique, apaisé par une fourrure de feuilles rousses, surgit un Angkor picard : des casemates de calcaire, ornées de blasons sculptés.

 

 

Encart / « Le Ciel est là, devant lui »

Dans ses Impressions de guerre, le Père Doncoeur raconte la mort d’un caporal du 115e RI devant la ferme de Mériquin, le 17 septembre 1914.

« Je trouve un corps étendu, un caporal du 115 ; il a la tête toute noire de sang. Il ne voit rien. Je m’agenouille : « Et bien, mon petit, nous voilà. – Qui ? – L’aumônier du 115, mon petit. – Ah, Monsieur l’aumônier, quelle joie ! C’est vous ? » Il me prend les mains et doucement, d’une voix qui coule entre ses lèvres immobiles : « Oh ! que je suis heureux ! Enfin ! Toute la nuit j’ai dit mon chapelet pour que vous veniez ! Oh, comme je suis heureux ! » Je l’embrasse : « Eh bien, mon petit, la Sainte Vierge m’amène ». Je l’absous. Dès lors, il ne cesse de dire : « Je suis au Paradis ! Je suis si bien ici ! »

Pas une plainte, pas un mot de douleur, toujours le remerciement et la joie comme d’une extase. Il ne voit plus rien de la Terre et c’est toujours la nuit pour ce pauvre petit sans yeux. Mais le Ciel est là, devant lui. »

 

La même chapelle ("chapelle du Père Doncoeur") de nos jours. Une vingtaine de messes y sont célébrées chaque année (sur la droite, on peut voir l'escalier qui menait au champ de bataille)Les_catacombespoilus-8.jpg

 

 

 

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Dans un bosquet, au cœur du plateau de Confrécourt, ce Christ brisé fut érigé en 1929 par le marquis de Croix, à la place du calvaire détruit lors des terribles combats, au milieu de la ligne de front.

 

 

De ce chaos tellurique, apaisé par une fourrure de feuilles rousses, surgit un Angkor picard : des casemates de calcaire, ornées de blasons sculptés. L’une d’elles arbore un Z élégant : pas la planque de Zorro, mais l’état-major des Zouaves. Elles ressemblent à des visages blanchâtres qui émergent du sol, coiffés d’un tertre de terre brune où se plantent des hêtres immenses dont les racines les enserrent. Sous les tentacules verdies de mousse, des gueules d’ombre ouvrent vers des boyaux humides. Là, des milliers d’hommes, sans se déchausser, volaient à la mort quelques heures de répit, au milieu de la vermine, des poux, des rats.

Dans la nuit de ces labyrinthes, les craquements et les pépiements de la forêt d’éteignent. Tout comme le téléphone portable de Jean-Luc Pamart, pris entre le quadruple feu des salariés de son exploitation, les bénévoles de son association, les demandes de visites, le suivi de ses enfants. « Ces moments de pur silence que nous goûtons n’ont jamais existé sur le front avant le 11 novembre 1918, cette onzième heure du onzième jour du onzième mois, murmure Jean-Luc, torche à la main. Les carrières étaient pleines de l’écho assourdissant de l’artillerie, du hennissement des chevaux, de la plainte des blessés, du brouhaha des conversations. Et parfois aussi, du murmure des prières. » A côté d’un Jésus gravé comme un cri dans la pierre, un poilu a sculpté cette trinité essentielle pour le soldat : « Le jus, le pinard, le rata ».

 

Quatre-vingt-dix ans après, des lieux sacrés qui revivent.

 

Nous passerons l’après-midi dans la nuit fraîche des creutes, sous le champ de bataille, à arpenter vingt mille lieues sous les terres. A admirer, gorge nouée, ce Lascaux des poilus. À nous recueillir devant des autels où fut célébré, par des aumôniers héroïques dont beaucoup étaient des saint – les plus connus furent Daniel Brottier et Paul Doncoeur -, le sacrifice pour les sacrifiés. « Les œuvres qu’ils nous ont transmises possèdent un étrange magnétisme, murmure l’Indiana Jones de Confrécrout, sa lampe de poche vrillée sur un bas-relief représentant un poilu casqué en train de prier avec une bouleversante piété. « S’adonner à la sculpture dans l’enfer de la guerre, n’est-ce pas un profond signe d’humanité ? »

Une dernière creute avant la nuit. Le soleil d’octobre rase le plateau, « hausse zéro » comme les mitrailleuses du lieutenant Nivelle qui sauvera ici l’armée française, le 20 septembre 1914, en hachant une percée allemande qui aurait dû être fatale. Pamart ouvre une nouvelle grille en entonnant le « Kyrie des gueux ». La fraîcheur nous enveloppe. Au fond du long boyau, la chapelle du Père Doncoeur, aumônier militaire de la 28e brigade. Celle-ci est reconnaissable à l’immense soleil rouge qui se lève derrière la croix, au-dessus de l’autel, et à l’inscription gravée dans la roche : « Dieu protège la France ». Tout contre à droite, un escalier de vingt-huit mètres permettait aux soldats d’accéder directement au champ de bataille. « Avant de gravir ces marches, combien de poilus ont cherché protection et espérance devant la chapelle ? murmure mon guide. Combien, en redescendant ces mêmes marches, ont rendu grâce ? Ces lieux sacrés, nous avons essayé de les  faire revire à la mémoire – et pour le salut – de tous ces morts ».

Dans ces chapelles souterraines, une vingtaine de messes sont célébrées chaque année par des prêtres amis et voisins, les Serviteurs de Jésus et de Marie d’Ourscamp, ou les Frères de Saint-Jean, du prieuré d’Attichy. Chaque vendredi saint, « on y enterre Jésus » : le trou d’une creute sert de reposoir pendant que les fidèles veillent, dans la nuit glacée du tombeau, devant l’un de ces autels-catacombes où une statue de la Vierge est éclairée de quelques cierges. Marie, au pied de la croix, dans l’espérance dénudée.

Mais où est le soleil de la Résurrection et la lumière de Pâques dans cette boucherie absurde ? « Incompréhensible », c’est le mot qu’emploie Duroselle pour consacrer la défaite de la raison devant tant de bestialité et de violence. » Pamart ne cache pas qu’à certaines heures, sa foi vacille : « La mémoire de ce conflit a un combat spirituel, reconnaît-il. Un combat pour l’espérance, devant tant d’absurdité, tant d’injustice, tant de mal…Mais, paradoxalement, l’Histoire la nourrit aussi, car cette tragédie offre une sublimation inouïe.

 

 

Encart / Granier, le poète oublié

Dans la alignée de Guillaume Apollinaire, Albert-Paul Granier (1888-1917) est le grand poète oublié de la guerre de 14-18.

Albert-Paul Granier, artilleur, fut abattu alors qu’il effectuait un vol d’observation. Les Editions des Equateurs viennent de lui rendre hommage en publiant son unique recueil de poésie tiré à compte d’auteur en 1917, quelques semaines avant sa mort : Les Coqs et les vautours (122 p. 10 €). Extraits.

 

« … C’est la Toussaint, c’est la Toussaint, c’est aujourd’hui la Fête des morts ; le vieux clocher coudrait encore dire à ces morts qu’on se souvent, et caresser les chrysanthèmes du cimetières, de l’aile douce des miserere, le vieux clocher est là, navré comme un muet qui voudrait parler, et pleure silencieusement sur son silence et pleure sur les toits crevés d’obus, béants comme des crânes en démence… »

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Un combat pour l’espérance, devant tant d’absurdité, tant d’injustice, tant de mal…Mais, paradoxalement, l’Histoire la nourrit aussi, car cette tragédie offre une sublimation inouïe.

La guerre exacerbe tout : la souffrance, la médiocrité, la lâcheté, l’horreur, le désespoir ; mais aussi la sainteté, l’héroïsme, le dévouement. Elle a suscité un extraordinaire réveil religieux ; la foi a embrasé les tranchées. Et la charité aussi : je ne connais pas un autre lieu au monde où la fraternité ait été aussi intensément vécue ».

 

Dieu se cacherait-il en enfer ? « Il y a ici comme une réponse », confie, énigmatique et recueilli, Jean-Luc en désignant le grand Christ brisé. Nous avons rejoint le calvaire en fin de journée, puisque tout découle de la Croix et que tout doit y retourner. Le crucifix n’est plus noyé dans l’ombre, mais baigné par la lumière chaude du crépuscule. Comme si le soleil de l’autel du Père Doncoeur avait jailli de son tombeau. « L’absurdité des hommes a été jusqu’à briser la croix du Salut. Mais regardez : le Christ est descendu à notre hauteur, et même plus bas que nous. Là est notre espérance. » Chaque Semaine sainte, Jean-Luc soigne amoureusement la dépouille de métal (qui est presque de sa taille). « Je la gratte le Vendredi saint et la couvre de minium : c’est un Christ écorché. Puis je la repeins le Samedi saint, jour de l’attente : c’est un Christ d’espérance. » Il ajoute dans un éclat de rire : « Il n’est pas toujours sec le dimanche de Pâques ! » Si le montant de la croix brisée s’élance comme un cri nu vers un ciel vide, les pieds cloués du Crucifié touchent la terre comme s’il voulait s’y enfoncer. Cette guerre monstrueuse ne fut pas un trou noir devant lequel Dieu a fermé les yeux, mais un enfer dans lequel il est descendu pour y ouvrir les Cieux.

 

  1. Le Paysan des poilus, par Jean-Luc Pamart, ed. des Equateurs, 175 p  17,50 €. Il même dans un subtil et palpitant chassé-croisé la chronique de sa vie d’agriculteur à celle de la Grande Guerre.
  2. Soissonnais 14-18 (Association pour l’inventaire et la préservation des sites), Ferme de Confrécourt, 02290 Nouvron-Vingré. Tél : 03 23 74 25 90. Elle organise des visites des carrières chaque premier dimanche du mois, de mars à septembre. Recherche tous documents, photos et lettres de soldats ayant occupé Confrécourt. Et vient d’éditer un ouvrage encyclopédique consacré à « l’ensemble des traces dessinées, peintes, gravées ou sculptées, effectuées par les combattants de la Première Guerre mondiale » : Le Graffiti des tranchées, 289 p., 43 €

 

Au cimetière militaire d’Ambleny, entre Soissons et Compiègne, Jean-Luc Pamart, un prêtre et des bénévoles de l’association Sissonnais 14-18 honorent les restes d’un poilu – non identifié – avant son inhumation.

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"Les carrières étaient pleines de l'écho assourdissant de l'artillerie, des plaintes des blessés, et parfois aussi, du murmure des prières."


Date de création : 08/02/2014 @ 18:50
Dernière modification : 08/02/2016 @ 08:59
Catégorie : Les Carrières

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