Les 6 fusillés - Rêves brisés, les martyrs de Vingré

L’AFFAIRE DE VINGRE

 

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Décret du 6 septembre 1914, relatif au fonctionnement des conseils de guerre aux Armées :

 

Art. 6.- Les jugements rendus par les conseils de guerre spéciaux ne sont susceptibles ni de recours en révision, ni de pourvoi en cassation.

 

Note du général de Villaret, datée du 20 octobre 1914.

 

« Ne pas hésiter à faire usage des conseils de guerre spéciaux. […] Il importe en effet que la procédure soit expéditive, pour qu’une répression immédiate donne, par d’exemples salutaires, l’efficacité à attendre d’une juridiction d’exception. »

 

Le 27 novembre le 298ème régiment d’infanterie avait pris position au nord du village de Vingré, dans l’Aisne. Lors d’une attaque, les Allemands enlèvent un poste de 1ère ligne et font prisonnier la dizaine d’hommes qui l’occupaient. Deux autres escouades, menacées, refluent vers l’abri du chef de section, le sous-lieutenant Paulaud, qui donne l’ordre de repli « Allons occuper la tranchée de résistance ». Le commandant de compagnie, le lieutenant Paupier, reproche au sous-lieutenant Paulaud d’avoir abandonné son poste et lui ordonne de ramener ses hommes en première ligne « Voilà du joli, En avant ». Au cours de l’enquête, ce dernier tait son ordre de repli.

L’incident aurait été banal, à peine 100m de terrain  perdu et repris aussitôt, s’il n’était pas parvenu à la connaissance du  général de Villaret, commandant le Corps d’Armée. Celui ci décida de faire un exemple : il avait d’abord parlé de fusiller les deux escouades qui avaient exécuté le repli ; à la suite d’interventions de divers officiers, la décimation fut réduite à six hommes et des ordres furent donnés en conséquence à la Cour Martiale. La Cour, après avoir entendu les 24 soldats, et leur demandant de se placer à la place qu’ils occupaient dans la tranchée le 27 novembre,  désigna les 6 hommes les plus à droite : le caporal Floch, les soldats Gay, Pettelet, Quinault, Blanchard et Durantet.

Floch et Gay, faits prisonnier à leur poste, et, profitant de l’obscurité et de l’inattention de l’ennemi, s’échappèrent et réussirent à rejoindre leurs camarades, pour leur plus grand malheur.

 

 

Journal de Marche et des Opérations du 298ème régiment d’infanterie.

 

« 27 novembre.

Vingré – A 16 heures, l’artillerie allemande démolit une partie des tranchées de la Maison détruite. La ½ section qui l’occupait est obligée de se retirer dans les boyaux. Après le bombardement, lorsqu’elle veut retourner dans la tranchée, elle la trouve occupée par la patrouille allemande qu’elle délogea immédiatement et put reprendre ses emplacements. Dans la nuit, le 6ème bataillon vient relever le 2ème bataillon du 42ème  qui prist place au repos dans la partie Ouest de Vingré (cantonnement affecté au 298ème).

Pertes : 5 blessés, 9 disparus. »

 

« 3 décembre.

Vingré – A 17 heures réunion du Conseil de Guerre spécial du 298ème sous la présidence du lieutenant colonel Pinoteau. Juges : MM le lieutenant Diot et l’adjudant Pothonnier. L’avocat désigné est M. le lieutenant Bodé ; la séance est terminée à 19h30 ; 6 des accusés prévenus d’abandon de poste en présence de l’ennemi ; le caporal Floch, les soldats : Petelet, Gay, Quinault, Blanchard et Durantet sont condamnés à la peine de mort, les autres sont acquittés.

Pertes : 2 blessés. »

 

« 4 décembre.

Vingré – L’exécution des six condamnés à mort a lieu à 7h30, à 200 mètres à l’ouest du calvaire de Vingré, situé à l’embranchement des deux chemins allant à Nouvron. Assistent à la parade d’exécution : les 4 compagnies de réserve du 298ème ; 2 compagnies du 216ème et une compagnie du 238ème. Les troupes sont commandées par le lieutenant colonel Pinoteau. Les condamnés qui ont passé la nuit dans la prison du poste de police sont amenés à 7h30 par un piquet de 50 hommes et fusillés. Après l’exécution qui se passe sans incident, les troupes défilent devant les cadavres et rentrent dans leur cantonnement.

La nuit est employée à l’aménagement des tranchées, principalement à la pose des créneaux.

Pertes : 6 morts, 2 blessés. »

 

 

LE PROCES.

 

 

            Le 28 novembre, le lendemain de « l’affaire », les deux caporaux et les vingt-deux hommes des 5èmes et 6èmes escouades étaient rassemblés pour interrogatoires. Paulaud assura aux hommes que l’affaire ne présentait aucune gravité. Confiants, ayant conscience de n’avoir commis aucune faute, les hommes firent des déclarations à peu près identiques. Dans le même temps, le chef de bataillon, le commandant Guignot, dont dépendaient les 24 soldats, rédigeait rapidement un rapport dégageant la responsabilité du chef de section Paulaud et la faisant porter sur les hommes.

Le général Julien proposa contre les hommes une sanction disciplinaire de huit jours supplémentaires de tranchées en 1ère ligne. Mais son supérieur, le général de Villaret, annula cette proposition estimant qu’il y avait lieu de traduire la demi-section devant un conseil de guerre.

Le soldat Fournier Montcoudiol a assisté à l’instruction : «  le lieutenant rapporteur vint un jour à Vingré. A tour de rôle, il questionna les inculpés. Lorsque Quinault passa, j’entendis le lieutenant se fâcher parce qu’il ne se souvenait pas qu’elle était sa place dans la tranchée. « Mettons que vous étiez le 3ème ? Oui répondit Quinault. » Le malheureux ne se doutait pas que cette réponse incertaine le condamnait à mort. 

Le sous-lieutenant Bodé, chargé de la défense des accusés, témoigne :

« 3 décembre. On m’apprit que le conseil de guerre se tiendrait vers 17 heures et que j’étais désigné pour la défense des 24 accusés. Il était 15 heures environ et lorsque les dossiers me furent remis, je les parcourus en hâte puis je me rendis auprès des accusés avec lesquels je n’eus que quelques minutes d’entretien. A 17 heures, le conseil entrait en séance. Les accusés répétèrent les déclarations qu’ils avaient déjà faites. Puis je suppliais le conseil de ne pas retenir l’accusation d’abandon de poste en présence de l’ennemi. »

La cour martiale  comprenait trois juges : le colonel Pinoteau, qui commandait le régiment, le capitaine Diot et un adjudant. Un lieutenant, Achalme, en qualité de commissaire du gouvernement, requit contre les 24 accusés la peine de mort.

Le jugement est vite rendu. On dit aux accusés « placez-vous comme vous étiez dans la tranchée ». Puis on ordonna « les six premiers, sortez » et on leur apprit qu’ils étaient condamnés à mort. 

Le général de Villaret inflige une peine de 60 jours de prison aux 18 autres accusés.

 

 

                                      Les 6 martyrs de Vingré

 

Sur les six condamnés à mort, l’un était originaire de Normandie, deux originaires d’Ambierle (Loire) et trois de l’Allier.

Henri Floch, caporal au 298ème RI, est né à Breteuil sur Iton (Eure) le 31 juillet 1881, marié le 25 mai 1910 à Rose Lucie Mouchard. il était greffier de justice de paix à Breteuil avant de rejoindre son régiment. Son frère, Emile, sera l’un des acteurs de la réhabilitation.

 Vingré, le 4 décembre 1914.

Ma bien chère Lucie,

 

Quand cette lettre te parviendra, je serai mort fusillé.

Voici pourquoi :

Le 27 novembre, vers cinq heures du soir, après un violent bombardement de deux heures, dans une tranchée, et alors que nous finissions la soupe, des Allemands se sont amenés dans la tranchée, m'ont fait prisonnier avec deux autres camarades. J'ai profité d'un moment de bousculade pour m’échapper des mains des Allemands.

J'ai suivi mes camarades, et ensuite j'ai été accusé d'abandon de poste en présence de l'ennemi.

Nous sommes passés vingt-quatre hier soir au Conseil de guerre. Six ont été condamnés à mort, dont moi. Je ne suis pas plus coupable que les autres, mais il faut un exemple. Mon portefeuille te parviendra et ce qu'il y a dedans.

Je te fais mes derniers adieux à la hâte, les larmes aux yeux, l'âme en peine. Je te demande, à deux genoux, humblement pardon pour toute la peine que je vais te causer et l'embarras dans lequel je vais te mettre...

Ma petite Lucie, encore une fois, pardon.

Je vais me confesser à l'instant, et j'espère te revoir dans un monde meilleur.

Je meurs innocent du crime d'abandon de poste qui m'est reproché. Si, au lieu de m'échapper des Allemands, j'étais resté prisonnier, j'aurais encore la vie sauve. C'est la fatalité.

Ma dernière pensée à toi jusqu'au bout.

                                                                                              Henri Floch

 

Jean Blanchard, est né le 30 septembre 1879, marié à Ambierle le 26 décembre 1912 avec Michelle Desiage. Il arrive dans l’Aisne le 25 septembre et son premier contact avec les Allemands sera lors de l’incident du 27 novembre qui va le conduire à la mort.

 

« 3 décembre 1914, 11h30 du soir

Ma chère Bien-aimée, c’est dans une grande détresse que je me mets à t’écrire et si Dieu et la Sainte Vierge ne me viennent en aide c’est pour la dernière fois, je suis dans une telle détresse et une telle douleur que je ne sais trouver tout ce que je voudrais pouvoir te dire et je vois d’ici quand tu vas lire ces lignes tout ce que tu vas souffrir ma pauvre amie qui m’est si chère, pardonne moi tout ce que tu vas souffrir par moi. Je serais dans le désespoir complet si je n’avais la foi et la religion pour me soutenir dans ce moment si terrible pour moi. Car je suis dans la position la plus terrible qui puisse exister pour moi car je n’ai plus longtemps à vivre à moins que Dieu par un miracle de sa bonté ne me vienne en aide. Je vais tâcher en quelques mots de te dire ma situation mais je ne sais si je pourrai, je ne m’en sens guère le courage.

Le 27 novembre, à la nuit, étant dans une tranchée face à l’ennemi, les Allemands nous ont surpris, et ont jeté la panique parmi nous, dans notre tranchée, nous nous sommes retirés dans une tranchée arrière, et nous sommes retournés reprendre nos places presque aussitôt, résultat : une dizaine de prisonniers à la compagnie, dont un à mon escouade, pour cette faute nous avons passé aujourd’hui soir l’escouade (vingt-quatre hommes) au conseil de guerre et hélas ! nous sommes six pour payer pour tous, je ne puis t’en expliquer davantage ma chère amie, je souffre trop, l’ami Darlet pourra mieux t’expliquer, j’ai la conscience tranquille et me soumets entièrement à la volonté de Dieu qui le veut ainsi ; c’est ce qui me donne la force de pouvoir t’écrire ces mots, ma chère bien-aimée, qui m’as rendu si heureux le temps que j’ai passé près de toi, et dont j’avais tant d’espoir de retrouver. Le 1er décembre au matin on nous a fait déposer sur ce qui s’était passé, et quand j’ai vu l’accusation qui était portée contre nous et dont personne ne pouvait de douter, j’ai pleurer une partie de la journée et je n’ai pas eu la force de t’écrire, le lendemain je n’ai pu te faire qu’une carte ; ce matin, sur l’affirmation qu’on disait que ce ne serait rien, j’avais repris courage et t’ai écrit comme d’habitude mais ce soir, ma bien-aimée, je ne puis trouver des mots pour te dire ma souffrance, tout me serait préférable à ma position, mais comme Dieu sur la croix je boirai jusqu’à la lie le calice de la douleur. Adieu, ma Michelle, adieu, ma chérie, puisque c’est la volonté de Dieu de nous séparer sur la terre, j’espère bien qu’il nous réunira au ciel où je te donne rendez-vous, l’aumônier ne me sera pas refusé et je me confierai bien sincèrement à lui, ce qui me fait le plus souffrir de tout c’est le déshonneur pour toi, pour nos parents et nos familles, mais crois-le bien ma chère bien-aimée, sur notre amour, je ne crois pas avoir mérité ce châtiment, pas plus que mes malheureux camarades qui sont avec moi et ce sera la conscience en paix que je paraîtrais devant Dieu à qui j’offre toutes mes peines et mes souffrances et me soumets entièrement à sa volonté. Il me reste encore un espoir d’être gracié, oh bien petit ! mais la Sainte Vierge est si bonne et si puissante et j’ai tant confiance en elle que je ne puis désespérer entièrement.

Pardonne-moi tout ce que tu vas souffrir par moi, ma bien-aimée, toi que j’ai de plus cher sur la terre, toi que j’aurais voulu rendre si heureuse en vivant chrétiennement ensemble si j’étais retourné près de toi, sois bien courageuse, pratique bien la religion, va souvent à la communion, c’est là que tu trouveras le plus de consolation et le plus de force pour supporter cette cruelle épreuve. Oh ! Si je n’avais cette foi en Dieu en quel désespoir je serais ! Lui seul me donne la force de pouvoir écrire ces pages. Oh ! Bénis soient mes parents qui m’ont appris à la connaître ! Mes pauvres parents, ma pauvre mère, mon pauvre père, que vont-ils devenir quand ils vont apprendre ce que je suis devenu ? Ô ma bien –aimée, ma chère Michelle, prends-en bien soin de mes pauvres parents tant qu’ils seront de ce monde, sois leur consolation et leur soutien dans leur douleur, je te les laisse à tes bons soins, dis-leur bien que je n’ai pas mérité cette punition si dure et que nous nous retrouverons tous dans l’autre monde, assiste-les à leurs derniers moments et Dieu t’en récompensera, demande pardon pour moi à tes bons parents de la peine qu’ils vont éprouver par moi, dis-leur bien que je les aimais beaucoup et qu’ils ne m’oublient pas dans leurs prières, que j’étais heureux d’être devenu leur fils et de pouvoir les soutenir et en avoir soin sur leurs vieux jours mais puisque Dieu en a jugé autrement, que sa volonté soit faite et non la mienne. Tu demanderas pardon aussi pour moi à mon frère ainsi qu’à toutes nos familles de l’ennui qu’ils vont éprouver par moi, dis-leur bien que je m’en vais la conscience tranquille et que je n’ai pas mérité une si dure punition et qu’ils ne m’oublient pas dans leurs prières. A toi ma bien-aimée, mon épouse si chère, je te le répète : je n’ai rien fait de plus que les autres et je ne crois pas, sur ma conscience, avoir mérité cette punition. Je te donne tout ce qui m’appartient, ceci est ma volonté, j’espère qu’on ne te contrariera pas, j’en ai la conviction tu prendras bien soin de nos parents, tu les assisteras dans leurs besoins, tu me remplaceras le plus que tu pourras auprès d’eux, c’est une chose que je te recommande beaucoup et que j’espère bien ; tu ne me refuseras pas, j’en ai la certitude ; sois toujours une bonne chrétienne, pratique bien la religion c’est là où tut trouveras le plus de consolation et le plus de bonheur sur terre, nous n’avons point d’enfants ; je te rends la parole que tu m’as donnée de m’aimer toujours et de n’aimer que moi, tu es jeune encore, reforme toi une autre famille ; si tu trouves un mari digne de toi et qui pratique la religion, épouse-le. Je te dégage de la parole que tu m’as donnée, garde-moi un bon souvenir et ne m’oublie pas dans tes prières, tu me feras dire des messes, ceci à ta volonté, et tu prieras bien pour moi, je me voue à la miséricorde de Dieu et me mets sous la protection de la Sainte Vierge dont je demande son secours de Notre Dame du Mont Carmel dont je porte le scapulaire que tu m’as donnée et te donne rendez-vous au ciel où j’espère que Dieu nous réunira.

Au revoir là-haut, ma chère épouse.

                                                                                              Jean »

 

 

Francisque Durantet, ami de Blanchard et lui-même paysan, est né à Ambierle le 5 octobre 1878, marié à Claudine Drigeard en 1906, il était père de deux enfants, Henri François et Jean Claude.

 

« Ma chère Claudine

 

C’est bien pour la dernière fois que je t’écri, car nous venons de passer au conseil de guerre, je ne te reverré plus en ce monde peut-être, nous nous reverrons dans l’autre monde. Car si je mort ce n’est pas ma faute, mais nous mourrons pour les autres.

Je n’est rien à me reprocher, j’ai vu l’aumonier et je me suis bien confessé, et le plus malheureux pour moi c’est de plus te revoir et ainsi que mes pauvres enfants. Ma pauvre amie, il faut donc se séparer nous qui étions si bien unie ensemble, il faut donc nous séparer. Mon Dieu, que va tu faire seule avec les deux petits enfants enfin Dieu te viendra en aide. Ne te décourage pas ma chère amie, si je mort je mort la conscience tranquille ; je n’ai pas fait de mal à personne, si je suis puni, ma punition vient tout simplement d’une bagatelle qui s’est produit par un homme qui a crié : Sauvez vous voilà les boches et tout le monde se sont mis en déroute, nous étions 24 et sur le nombre nous avons été 6 qui étaient pris, ses bien malheureux pour nous, mais enfin c’est notre destinée. Je te dis bien adieu, adieu et dit bien adieu à toute la famille pour moi, ait bien soin de mes petits enfants.

Je t’embrasse bien des fois, … car c’est fini pour moi, je te dis une autre fois au revoir.

Francisque Durantet »

 

Pierre Gay, est né à Tréteau le 30 novembre 1884, marié en 1912 à Marie Minard. Il est agriculteur au domaine du Vieux Chambord avant son départ pour la guerre.

 

Ma chère femme,

 

Le 27 novembre, à trois heures du soir, l'artillerie allemande s'est mise à bombarder les tranchées pendant deux heures. La première section, qui était à notre droite, a évacué sa tranchée sans qu'on le sache.

Vers 5h 30 du soir, nous mangeons la soupe en veillant devant nos créneaux, quand tout à coup, les Allemands viennent par la tranchée de la première section. On nous croise la baïonnette en disant : "Rendez-vous ! Haut les mains ! On vous fusille !"

Je me suis vu prisonnier avec un autre de mon escouade. Je saisis un moment d’inattention pour m'échapper. Il y avait un pare-éclats en face de moi. Je me suis jeté en face, au risque de me faire tuer par les balles, et comme je n'ai plus vu de camarades, je suis descendu par la tranchée rejoindre ma section et nous sommes remontés pour réoccuper la tranchée.

Le lendemain, tous les officiers et chefs étaient bien à leurs postes et nous, pour ne pas être restés prisonniers des Allemands, nous avons passé en Conseil de guerre, toute la demi-section.

Tous les autres ont été acquittés et nous avons été six condamnés qui ne sont pas plus coupables que les autres, mais si nous mourons pour les autres, nous serons vengés par Dieu.

Pardonne-moi bien de la peine que je vais te faire, ainsi qu'à mes pauvres parents. Je n'ai pas peur de la mort, puisque je suis innocent du fait qu'on me rapproche

 

Claude Pettelet, est né à la Guillermie le 13 février 1887, marié à Marie Pételet en 1906, il est père d’un fils, Jérome. Il est agriculteur dans son village.

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Chère Femme et parents,

Je vous écris cette lettre pour vous annoncer une mauvaise nouvelle au sujet des prisonniers qu'ils nous ont fait. Nous on s'est sauvé et on croyait de sauver sa vie mais pas du tout je suis été appelé devant le Conseil de guerre avec toute la demi-section dont je faisais partie. On est 6 qui sont condamnés à mort. Quel ennui pour vous et surtout pour mon Jérôme que j'aimais tant.

Mais je te le recommande, aies en soin autant que tu pourras et tu diras à ton père que je lui recommande son filleul, de faire ce qu'il pourra pour lui puisque c'est fini pour moi.

Mon motif qu'ils m'ont porté c'est «abandon de poste en présence de l'ennemi». Je n'ai toujours pas tué ni volé et celui qui nous a condamné j'espère de le voir un jour devant Dieu.

Pour moi, j'ai demandé le prêtre, il nous sera sûrement pas refusé et j'espère que je ne tremblerai pas au moment de l'exécution. Ca ne doit pas être un crime en se confessant à ne pas être digne du ciel.

Dès que tu auras reçu ma lettre, tu me feras faire mon service et tu me feras dire des messes, tu inviteras tous mes amis tels que Félix Giraud du Pilard et Mélanie et quand tu vendras à Massonné, tu feras ton possible pour que Mélanie l'achète. Chère femme, je vous invite tous, c'est à dire toi, mon père, ma mère et mon oncle à avoir un bon accord ensemble et avoir soin de Jérôme le reste de vos jours. Je vous le souhaite et j'espère que vous m'accorderez cette faveur. Chère femme, la compagnie demande grâce pour nous au général mais il ne faut pas compter sur ça pour être acquitté, mais enfin ne te fais pas de l'ennui pour ça, il y en a d'autres.

Je fais cette lettre et je la donne à un copain et je lui dis de la faire partir que quand je serai mort. Quand vous la recevrai, tout sera fini.

Je termine en vous embrassant tous et en espérant de se revoir dans le ciel, il n'y a plus que là que l'on peut se revoir. Il y en a beaucoup du pays qui sont avec moi, ils diront toujours que ma faute n'était pas grave. Je vous embrasse tous et je vous dit adieu. Je regrette».

Claude Pettelet.

 

Jean Quinault, est né à Saint Victor le 14 mars 1886 et se marie à Huriel le 13 juin 1914 avec Marie Nathalie Greuzat, soit moins de 2 mois de vie conjugale.

 

Ma chère femme,

 

Je t'écris mes dernières nouvelles. C'est fini pour moi. C'est bien triste. Je n'ai pas le courage. Je me (ici sont quelques mots illisibles). Pour toi tu ne me verras plus.

Il nous est arrivé une histoire dans la compagnie. Nous sommes passés vingt-quatre en Conseil de guerre. Nous sommes six condamnés à mort. Moi je suis dans les six et je ne suis pas plus coupable que les camarades, mais notre vie est sacrifiée pour les autres.

Ah ! Autre chose : si vous pouviez m'emmener à Vallon. Je suis enterré à Vingré.

Dernier adieu, chère petite femme. C'est fini pour moi. Adieu à tous, pour la vie.

Dernière lettre de moi, décédé au 298e régiment d'infanterie, 19e compagnie, pour un motif dont je ne sais pas la raison. Les officiers ont tous les torts et c'est nous qui sommes condamnés pour eux. Ceux qui s'en tireront pourront te raconter. Jamais j'aurais cru finir mes jours à Vingré et surtout d'être fusillé pour si peu de chose et n'être pas coupable.

Ça ne s'est jamais vu, une affaire comme cela.

Je suis enterré à Vingré !... Ah ! Autre chose, si vous pouvez m'emmener à Vallon ! »

 

 

 

 

 

 

L’EXECUTION.

 

 

L’Abbé Dubourg, aumonier militaire du groupe B accompagne les six condamnés de la cave au lieu d’exécution :  « J’étais à 7h avec un de mes confrères auprès des six malheureux qui allaient mourir. Ils étaient tous les six ensemble dans une petite cave qui leur servait de prison. C’est là que je vis votre mari. Il se confessa admirablement …

Puis nous avons quitté la petite cave et nous nous sommes acheminés vers le lieu de l’exécution… »

 

Ils se lèvent, sortent, sous le vent glacial et marchent, le front haut vers le terrain où doit avoir lieu l'exécution, au bas du village de Vingré, à 400 m des lignes ennemies.

Le haut commandement a décidé de donner à cette tragédie le caractère d'une grande solennité militaire. Ne s'agit-il pas d’un exemple ? Toutes les compagnies disponibles forment le carré ; on a placé la compagnie à laquelle appartenaient ceux qui vont mourir au premier rang.

Pendant la nuit six poteaux ont été dressés. D'un pas ferme les six condamnés vont s'y adosser.

On les attache.

J. B. Grousson de St-Etienne, 238ème régiment d’infanterie :

 « Les 6 condamnés étaient revêtus de leurs habits de soldat et d’un képi rouge dont on avait au préalable enlevé l’écusson (chiffre 298) et le couvre képi bleu.

Ils sont tous morts en braves, sans une plainte, sans faiblesse, bravement. Ils ont marché crânement, sans aucune aide de leur prison (cave) jusqu’au poteau d’exécution où après lecture de l’arrêt de mort, ils sont tombés sans avoir eu une défaillance. »

Autre témoignage de J.B Grousson

 « Avec Jules, je fais partie du peloton qui les encadre, baïonnette au canon, pour les mener au lieu d’exécution où le régiment est réuni. Les aumôniers leur parlent et les embrassent, on leur lie les mains qu’on attache ensuite à un poteau. On leur bande les yeux, l’adjudant Delmotte qui commande le peloton d’exécution abaisse son sabre ; 72 fusils partent à la fois et les 6 martyrs tombent sans un cri. Un sous-officier vient leur donner le coup de grâce… »

 

 

Jean Dumont du 238ème régiment d’infanterie :

« Ensuite toutes les compagnies ont défilé devant les cadavres renversés au pied des poteaux. Quel spectacle horrible ! Je n’ai pu m’empêcher de pleurer. Moi et les autres. Tous, officiers, sous-officiers et soldats étaient atterrés. »

 

C. Lafloque du 298ème régiment d’infanterie :

« A ce moment, le commandent du 5ème bataillon paradant, s’avance vers le lieutenant commandant la 19ème compagnie, baissant la tête et ayant des larmes, il lui dit : « P…, relevez la tête ». La compagnie rentra à son cantonnement dans une grotte de Vingré. Le silence régna toute la journée. Nous étions les grands muets forcés d’obéir à des officiers qui s’étaient solidarisés pour éviter leur responsabilité, en faisant retomber toutes les fautes sur les soldats. »

Il deviendra, après la guerre, le porte parole des 6 familles pour la réhabilitation.

 

Sergent Grenier du 298ème régiment d’infanterie :

« C’est honteux, honteux, et c’est pour nous donner une leçon, nous remonter le moral, nous donner du courage. Pour le moment on ne peut rien dire, mais quand je pourrai parler, je dirai ce que j’ai sur le cœur  et puisque nous n’avons pas pu sauver leur vie, nous sauverons leur honneur. »

 

Etienne Dubessy du 298ème régiment d’infanterie, a noté dans son carnet de route :

« Vendredi 4, de minuit à quatre heures du matin faire une fosse pour mettre les six pauvres camarades que l’on a fusillé à la première heure et après il a fallu les enterrer. Le soir remonté aux tranchées… »

 

Ordre du général de Villaret du 6 décembre 1914 lu aux troupes :

Après lecture de l’exécution des 6 soldats et de la peine infligée aux 18 autres, « Les commandants d’unités devront faire à leurs hommes une théorie sur le caractère particulièrement odieux de l’abandon de poste en présence de l’ennemi ainsi que sur l’importance des conséquences que peut avoir pour le pays cet acte de lâcheté. »

Le commandant Guignot, celui qui a accablé les hommes au détriment du lieutenant Paulaud, était fait chevalier de la Légion d’honneur le mois suivant à Ambleny !

 

                                               La réhabilitation

 

En février 1919, les veuves des soldats Blanchard et Durantet entreprirent les premières démarches pour la réhabilitation de leurs conjoints en écrivant au docteur Laurent, député de Roanne. Mais c’est avant tout la détermination et l’acharnement de Claudius Lafloque, employé de banque à Vichy, un ancien du 298e RI, qui permit de faire avancer la requête (échange de correspondances avec le ministère de la Justice, obtention de nombreux témoignages mettant en accusation directe le sous-lieutenant Paulaud, etc.). Le frère du caporal Floch témoignera de sa reconnaissance à Claudius Lafloque ainsi qu’à Maitre Nicolay, l’avocat des familles, lors de l’inauguration du monument de Vingré : « Mon ami Lafloque avait fait le serment de prouver leur innocence. Ce vœu sacré, il l’a accompli jusqu’au bout. Au nom de toutes les familles, je lui dis merci et je lui dis toute notre gratitude infinie d’avoir libéré nos consciences en même temps que la sienne.                     Merci à vous Maitre, dont la plaidoirie si éloquente, si noble, si élevée et si pure, aura été pour nos chers morts la plus belle des citations à l’ordre de l’armée et de la nation tout entière. »

Avec l’aide d’un avocat, Maitre Nicolay, et de l’UNC (Union Nationale des Combattants), le ministère, mis sous pression, finit par accepter la révision du procès. L’audience devant la Cour de Cassation eut lieu les 30 novembre et 1er décembre 1920, et le verdict fut rendu le 29 janvier 1921, cassant le jugement du 4 décembre 1914 et rétablissant les familles des fusillés dans leur plein droit, y compris pour le paiement des arrérages de pension depuis 1914.

L'arrêt de la Cour de cassation du 29 janvier 1921 a été publié au Journal Officiel du 18 février 1921[8]

Arrêt de la Cour de Cassation

(Journal officiel du 18 février 1921)

 

« Attendu que le sous-lieutenant Paulaud…. peut être considéré comme ayant été un des principaux témoins de l’accusation », qu’au moment de la panique « le chef de section, sous-lieutenant Paulaud, sorti de son abri voisin, leur avait donné l’ordre de se replier sur la tranchée de résistance ; que cet officier était parti lui-même précipitamment et l’un des premiers dans cette direction ».

« Attendu que le lieutenant Paupier, qui commandait la compagnie et se trouvait dans la tranchée de résistance a déclaré qu’en effet le sous-lieutenant Paulaud était arrivé l’un des premiers au moment de la panique dans cette tranchée, qu’il lui avait adressé une observation à ce sujet et que, quelques instants après, tous les hommes, sur l’ordre que lui-même leur en avait donné, étaient remontés en première ligne, à la suite de leur chef de section…

« Attendu qu’il importe de constater que le sous-lieutenant Paulaud lui-même a exprimé sa conviction de l’innocence des condamnés, quelques instants après leur exécution, dans des conditions de sincérité qui ont été rapportées par un témoin de l’enquête, et qu’il a affirmé à nouveau cette conviction à diverses reprises dans ces dernières dépositions.

« …Attendu qu’en raison du décès des condamnés il y a impossibilité de procéder à de nouveaux débats, qu’il appartient en conséquence à la Cour de Cassation de statuer à fond sans renvoi, en présence des parties civiles et du curateur nommé par elles à la mémoire des morts.

« Pour ces motifs :

«  CASSE et ANNULE le jugement du Conseil de Guerre spécial de la 53ème division d’infanterie, en date du 3 décembre 1914, qui a confirmé le caporal Floch, les soldas Gay, Pettelet, Quinault, Blanchard et Durantet à la peine de mort.

« Décharge leur mémoire de cette condamnation. »

 

La réhabilitation, pour laquelle les familles et Claude Lafloque se sont battus, est certes une victoire par l’annulation du jugement de 1914, mais, personne n’est reconnu coupable des erreurs commises.

À la suite de ce jugement, le lieutenant Paulaud fut inculpé pour faux témoignage par le ministère de la Guerre et jugé les 4 et 5 octobre 1921 devant le conseil de guerre de la 13e Région militaire à Clermont Ferrand. Il sera le seul officier français poursuivi pour son rôle dans une exécution. Le commissaire du gouvernement requit trois ans de prison et sa destitution mais, sept ans après les faits, les preuves de sa culpabilité étaient difficiles à établir, Il fut finalement acquitté, au grand mécontentement des anciens combattants. Le 16 octobre 1921, une manifestation est organisée à Clermont Ferrand en hommage aux fusillés de Vingré. Vingt mille personnes défilent dans les rues. La relaxe de Paulaud provoque une cassure entre l’armée et les Anciens Combattants ; ces derniers ne tolèrent pas qu’elle refuse de reconnaître ses erreurs. Il faudra attendre le 12 décembre 1996 pour que des officiers viennent à Vingré pour rendre hommage à ces victimes innocentes et reconnaissent officiellement les erreurs des Gradés au nom de la guerre, de la discipline et de l’exemple.

En juillet 1929, Émile Floch, frère du caporal Floch, porta plainte pour forfaiture contre les officiers jugés responsables de la condamnation de 1914 : le général  de Villaret, le colonel Pinoteau et le commandant Guignot. Cette plainte fut classée sans suite .

 

                   Je suis enterré à Vingré …

Suite à l’exécution des 6 martyrs, les corps sont enterrés sur le lieu de l’exécution.

Repérage des tombes de militaires inhumés sur le territoire de la commune de Nouvron Vingré par Monsieur Gélineau, Service de l’Etat-civil aux Armées en 1919.

Cimetière IV :

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Jean Grataloux, fusillé à Vingré le 12 décembre 1914 (8 jours après les 6)  pour mutilation volontaire repose auprès des 6 martyrs.

En février 1922, après la réhabilitation, les fusillés de Vingré sont rapatriés dans leur village. Le retour des corps donnent lieu à de grandes manifestations patriotiques.

Article de l’humanité du 12 mars 1922 :

« L’inhumation a eu lieu à Breteuil au milieu d’une affluence nombreuse et 2 discours ont été prononcés sur la tombe de Floch par le maire, le docteur Lahaye, et un délégué de la ligue des droits de l’homme, M Monteil. » La municipalité s’engage à entretenir sa tombe, promesse oubliée durant 80 ans mais chose faite récemment.

« A la Guillermie ont eu lieu au milieu d’une grande affluence, les obsèques du soldat Claude Pettelet, du 298è RI, l’un des 6 fusillés de Vingré. » Après les discours prononcés sur la tombe, a eu lieu, sur la place publique, la remise à la famille du fusillé de la croix de guerre et de la médaille militaire, décernées à titre posthume.

A Ambierle, le journal de Roanne rapporte dans son édition du 5 mars 1922 l’inhumation des  2 fusillés Blanchard et Durantet. Une foule énorme y assistait, plusieurs discours ont été prononcés. Les deux amis sont enterrés dans le vieux cimetière d’Ambierle, l’un à côté de l’autre, dans 2 tombes identiques.

Pierre Gay est enterré à Tréteau avec les soldats du village.

Jean Quinault a choisi son village de Vallon en Sully pour dernière demeure. Le curé du village refusera de célébrer son service funèbre. Il repose dans le cimetière où est inscrit sur sa tombe « martyr  à Vingré »

 

 

Les familles : « Ce qui me fait le plus souffrir, c’est le déshonneur pour toi… »

 

« Le jour où les cloches de nos églises ont répandu sur nos campagnes les allégresses éperdues de l’armistice, toutes les femmes de France ont frissonné longuement : les unes ont pensé avec douleur mais avec une fierté vaillante à ceux que la mort avait couchés sur des branches de laurier, les autres ont tressailli, enivrées par la joie du revoir proche.

Les femmes des fusillés de Vingré, elles, dans leur maisonnettes de la Loire, de l’Allier ou de l’Eure, ont sangloté toutes seules, le rouge de la honte au front, l’amertume infinie et la désespérance au cœur délaissées, méprisées, repoussées, persécutées… » Plaidoirie de Maître Nicolay

 

Accablée de douleur, démunie de ressources, Madame Floch subit en outre le mépris d’une partie de la population. Certains commerçants refusent de lui faire crédit, d’autres lui ferment leur porte. Quelques personnes essaient de l’aider et lui apportent de la nourriture en cachette.

A la Guillermie, le fils de Claude Pettelet doit être retiré de l’école, son éducation sera confiée  à un précepteur. Madame Pettelet  reçoit des injures et des insultes  et devra s’armer d’un pistolet.

Emile Floch, frère du caporal, témoigne : « Nous avons vécu dans cette atmosphère affreuse de la suspicion illégitime et la honte injustifiée. »

Dés l’annonce de la réhabilitation  par la cour de cassation, L’UNC (union nationale des combattants), section de Vichy, organise une cérémonie publique au casino. Lors du banquet, 6 fauteuils vides représentant les 6 fusillés sont recouverts du drapeau tricolore. Les veuves y assistent en deuil. A l’appel de chacun des noms, les anciens combattants répondent : « mort au champ d’honneur ».  Puis chaque famille reçoit un diplôme de réhabilitation. Ce papier, chaque famille l’a exposé et conservé pieusement, preuve de l’honneur retrouvé.

 

Le monument de Vingré

 

«  Là- bas sur leur calvaire, il faut construire un temple

Où nous irons draper la pourpre de leur sang.

Ils sont morts sans comprendre, ils sont morts pour l’exemple,

Et l’exemple est divin quand on est innocent. »

 

Texte  lu par Antoinette Floch  le 5 avril 1925

 

Pour pérenniser la mémoire des martyrs de Vingré, l’amicale des Anciens  Combattants du 298è RI lance une souscription pour l’érection d’un monument à Vingré, sur le lieu même de l’exécution. Il sera inauguré le 5 avril 1925.

Très sobre dans son architecture pyramidale, il porte les inscriptions suivantes :

 

DANS CE CHAMP

SONT TOMBES

GLORIEUSEMENT

Le caporal FLOCH

Les soldats

BLANCHARD, DURANTET, GAY

PETTELET et QUINAULT

du 298è R.I

FUSILLES

LE 4 DECEMBRE 1914

REHABILITES SOLENNENEMENT

PAR LA COUR DE CASSATION

LE 29 JANVIER 1921

 

HOMMAGE DES A.C DU 298è R.I

A LA MEMOIRE DE LEURS CAMARADES

MORTS INNOCENTS

VICTIMES DE L’EXEMPLE

 

 

La cérémonie réunit une trentaine d’anciens combattants du 298è R.I venus de Vichy, Roanne…, des sections locales de l’UNC, de la société musicale de Vic-sur-Aisne, des  habitants de Nouvron-Vingré, et bien sûr de Lafloque, l’ardent défenseur des familles. Ces dernières sont représentées par Emile Floch, frère du caporal, de sa femme et de sa fille Antoinette.

Dans les discours, après l’accueil du Président Tassart de la section locale de Fontenoy, Lafloque retracera la scène tragique du 4 décembre, le rôle de L’UNC, de maître Nicolay. Puis M Bourgeois, président du comité d’érection de la stèle, après les remerciements des différents souscripteurs dont la ville de Vichy, confiera la garde du monument à la commune de Nouvron-Vingré.

 Puis ce fut le discours d’Emile Floch :

« Songez un instant à ce que fût pour nous cette guerre atroce. D’autres, à nos côtés, connaissaient aussi des deuils douloureux, ils les pouvaient du moins porter avec fierté, tandis que nous…

Pour nous, membres des familles, unis par le même sang, les sanctions prises contre les responsables ne nous semblent pas suffisantes. Nous pensons un instant à la voix de la conscience de ces hommes. Quel cruel châtiment nous leur infligeons. L’ombre des martyrs de Vingré les hante, cette manifestation, ce monument leur rappellera toute leur vie l’acte abominable qu’ils ont accomplis…

Le 3 février 1922, nous venions en ce coin de terre de Vingré, reconnaître nos morts. Je me souviens toujours la part prise par les habitants…

Et maintenant, toi mon frère, vous mes camarades infortunés du 298è qui, un soir de décembre, nous faisiez vos adieux en hâte, l’âme en peine, vous qui, d’une main déjà glacée, écriviez encore votre protestation d’innocence à l’heure où le peloton fatal se réunissait, vous n’êtes plus à présent les fusillés de Vingré, vous en êtes les martyrs, vous en êtes les héros. »

M Dupré, maire de Nouvron-Vingré, au nom du conseil municipal, accepte le monument et promet que les enfants du village apprendront le nom des victimes innocentes.

 

Si la foule était nombreuse, aucune personnalité officielle n’était présente. Et hélas, la cérémonie fut troublée par des anciens combattants affiliés à l’ARAC (association républicaine des anciens combattants) qui entonnèrent l’Internationale vite couverte par la Marseillaise.

Pour clôturer la cérémonie, six plaques avec le nom des 6 fusillés furent posées sur 6 maisons de Vingré.

 

 

 

Une mémoire dans les rues

 

Les fusillés, considérés comme des martyrs de la Grande Guerre, ont  droit à des honneurs particuliers. On se sert du symbole qu’ils représentent pour renommer des voies publiques.

Le 22 décembre 1921, le conseil municipal de Roanne propose de rebaptiser la rue La Livatte par la rue des Fusillés de Vingré. La Préfecture refuse cette nouvelle dénomination.

Le 15 avril 1925, le conseil municipal de Vichy décide de renommer la rue de l’abattoir par la rue de Vingré.

A Boën (Loire), la rue des Martyrs de Vingré comporte un panneau explicatif.

A Saint-Etienne, le conseil municipal propose  de rebaptiser la rue St Jacques en rue des fusillés de Vingré. Refus du ministère de l’intérieur.  Le 31 mars 1922, la rue St Jacques devient rue des Réhabilités de Vingré. Sous le régime de Vichy, la rue retrouve son nom religieux et en 1945 se transforme en rue des martyrs de Vingré.

A Ambierle, à la fin des années 1970, une place a été renommée « Place des martyrs de Vingré » en mémoire des 2 fusillés de la commune. Une stèle a été posée sur cette place par l’association laïque des amis des monuments  pacifistes de St Martin d’Estreaux et du conseil général de la Loire.

A Tréteau, le 29 janvier 2011, une place du village a été baptisée « Pierre Gay ».

A Riom, un monument fut érigé par l’ARAC en hommage aux fusillés pour l’exemple le 11 novembre 1922.Il se situe dans le cimetière et porte la mention : « L’ARAC aux victimes innocentes des conseils de guerre 1914-1918. Hommage de la ville de Riom, liberté-égalité-fraternité à ceux de Vingré, de Flirey, de Fleury, de Fontenoy, de Monteauville et de Souain. »

D’autres villes ont donné le nom de Vingré, ainsi un boulevard de Vingré à Cuxac sur Aude et dernièrement à Riorges (banlieue de Roanne), la rue des martyrs de Vingré inaugurée le 21 novembre 2012.

 

 

Vingré, une mémoire qui ressurgit

 

Dans les années 1960, Emile Floch retourne à Vingré et trouve le monument délabré, en mauvais état. Il s’en plaint au maire de Nouvron-Vingré. Il sera le dernier représentant des 6 familles à venir se recueillir sur le lieu de l’exécution.

Puis, le silence, l’oubli, le désintérêt…

En 1986, quelques passionnés de l’histoire du Soissonnais durant la Grande Guerre créent une association pour préserver les sites 14-18, Soissonnais 14-18. Très vite cette Association ne cesse de croitre et regroupe des bénévoles qui, avec le soutien de la DRAC Picardie (Direction Régionale des affaires culturelles), inventorient les sites et les traces laissées par les combattants, les protègent de la dégradation du temps et de l’imbécilité de l’homme. Les familles de soldats ayant combattu dans le secteur s’associent à cette démarche.

En 1994, sur la demande de l’association, la DRAC Picardie propose que le monument de Vingré soit classé monument historique. Refus de la municipalité qui ne pourra malgré tout s’opposer à l’inscription à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques de Picardie. Déjà, à cette époque, l’entretien du monument est pris en charge par Soissonnais 14-18.

En 1996, le 11 novembre, Madame Barthélemy, nièce du caporal Floch, présente le jour de l’inauguration en 1925, se rend à Vingré. Une première cérémonie, organisée par la municipalité et Soissonnais 14-18, se déroule en hommage aux 6 de Vingré. Le même jour, une nouvelle plaque portant le nom de Durantet est inaugurée, l’ancienne ayant disparue après l’éboulement d’un mur. La population présente ce jour là montre combien l’émotion autour de cette affaire reste présente localement.

Un mois plus tard, les officiers  du 2ème Dragons de Laon-Couvron et les officiers de réserve de Compiègne viennent s’incliner devant le monument et rendent témoignage de l’acte barbare commis par des gradés au nom de la discipline et de l’exemple.

Pour la première fois, des officiers en tenue font l’appel des 6 martyrs, morts pour la France.

Le 4 décembre 1998, Madame Guillalot, belle fille de Jean Blanchard, se rend à Vingré avec son mari et un couple d’amis. Sa rencontre pleine d’émotion et de larmes avec Jean-Luc Pamart, président de Soissonnais 14-18, provoquera la cérémonie du 17 avril 1999 où les descendants des 6 familles se retrouveront pour la première fois ensemble à Vingré.

4 mois pour préparer cette rencontre, le village de Vingré est en pleine effervescence. La cave-prison, lieu de la dernière nuit des 6, est nettoyée, les lettres des fusillés posées sur les 6 maisons baptisées du nom de chacun, le monument rénové et les plaques repeintes… Soissonnais 14-18 accueille dignement les familles.

Désormais, les familles  des six fusillés de Vingré deviennent un maillon essentiel de la mémoire.

Ils reviennent de nouveau en 2004 pour inaugurer une nouvelle plaque sur le monument, hommage du département de l’Aisne, faisant citoyens d’honneur du département les six fusillés de Vingré. Les photos des six martyrs sont posées près des lettres et un petit terrain contre la cave est aménagé avec un panneau explicatif. Ce petit jardin de Mémoire est laissé à la disposition de l’association par une famille de Vingré, montrant l’attachement des villageois au drame qui s’y est déroulé.

 

6 décembre 2014, le centenaire

 

Depuis 1996 et la venue de Madame Barthélemy, la Mémoire des Fusillés pour l’Exemple a considérablement évoluée dans notre pays.

Dans son discours, à Craonne le 5 novembre 1998, Lionel Jospin, premier ministre de l’époque, a souhaité que les soldats « fusillés pour l’exemple » réintègrent pleinement notre mémoire collective nationale. Ces quelques mots provoqueront une forte polémique.

A Douaumont le 11 novembre 2008, le Président Sarkozy a rendu hommage à tous les morts de la 1ère guerre mondiale, y compris les soldats fusillés par leur commandement.

Le 8 novembre 2013, François Hollande décide qu’une place soit réservée aux fusillés pour l’exemple  aux musée de l’armée aux Invalides. Il décide aussi le libre accès des dossiers des Conseils de guerre à tous les citoyens.

Le 6 décembre 2014, à Vingré, la cérémonie du centenaire revêtira un caractère solennel avec la présence des familles, des représentants des différents départements d’origine des fusillés, des descendants des familles Lafloque et Nicolay, et bien sûr des autorités de l’Etat et du département de l’Aisne.

Le Conseil Général a entrepris avec l’aide de la DRAC Picardie, de la municipalité de Nouvron-Vingré et de l’association Soissonnais 14-18, des travaux de restauration du monument et des plaques dans le village.

La communauté des communes autour de Vingré met en place un circuit des fusillés, de Vingré à Coeuvres, reprenant les grandes affaires de la justice militaire, Bersot (le pantalon) à Fontenoy ou les mutineries de juin 1917 à Coeuvres avec le refus des hommes du 370è RI de remonter au Chemin des Dames.

Une exposition sur les « Fusillés pour l’exemple » sera visitable à Soissons.

 

Le 6 décembre, Vingré symbolisera la mémoire de tous les fusillés pour l’exemple. Une plaque, selon la volonté de la municipalité de Nouvron-Vingré, au pied du monument, rappellera le sacrifice  des plus de 650 fusillés pour l’exemple.

 

 

Bibliographie

 

Nicolas Offenstadt    : Les fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective (1914-1918)   Paris, O Jacob, 1999

Général André Bach : Fusillés pour l’exemple 1914-1915  Paris , Tallandier, 2003

Soissonnais 14-18     : Je t’écris de Vingré… correspondance de Jean Blanchard,  Nouvron Vingré, 2006

Robert Attal et Denis Rolland : La justice militaire en 1914 et 1915 : le cas de la 6è armée, fédération des sociétés historiques et archéologique de l’Aisne, 1993

Denis Rolland           : La grève des tranchées –Les mutineries de 1917, Imago, 2005

Marie Pamart            : La mémoire des fusillés de Vingré, Mémoire de maîtrise, octobre 2003, université Paris1-Sorbonne

Jean Baptiste Forges : Les Fusillés de Vingré, collection histoire et généalogie n°2, association « Ceux du Roannais » 2004

 

Ci-dessus, in extenso, article Jean-Luc Pamart in Rêves brisés, 2014

 

cf L'article "Exposition Rêves brisés", cliquer ICI

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Retrouvez l'article "Un témoin de la scène d'exécution" ICI.

Retrouvez l’article « Un témoin du peleton d’exécution » ICI

 


Date de création : 27/06/2014 @ 15:41
Dernière modification : 26/12/2015 @ 11:05
Catégorie : Les 6 fusillés

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