Fusillés - Grande Guerre: Vingré ou l'innocence fusillée

Grande Guerre: Vingré ou l’innocence fusillée

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Courrier picard

 


Sur les traces des fusillés de Vingré

 

Six Poilus, ligotés à leur poteau, les yeux bandés, et 72 fusils de soldats français, braqués sur eux et visant les cœurs. «  Douze fusils pour chaque fusillé, devant 500 soldats obligés de défiler devant les dépouilles. Les gars vomissaient  », raconte avec empathie Jean-Luc Pamart, agriculteur dans le pays et président de l’association 14-18 du Soissonnais.

Premiers réhabilités en 1921, les six fusillés de Vingré, condamnés injustement pour «  abandon de poste  » ont été exécutés le 4 décembre 1914. Cent ans plus tard, dans ce coin de terre de l’Aisne au sud de Soissons, alors qu’une commmémoration est prévue samedi, le poids de l’injustice pèse toujours sur les descendants des martyrs et sur les dépositaires de cette terrible histoire.

Tous mariés, originaires de l’Allier, de Normandie et de la Loire, les six malheureux s’appelaient Jean Blanchard, jeune époux profondément chrétien, son cousin et ami Francisque Durantet, père de deux garçons, le caporal Paul-Henry Floch, Pierre Gay, Claude Pettelet, père d’un enfant, et Jean Quinault «  très beau jeune marié  » de 28 ans. Ces six fusillés de Vingré du 4 décembre 1914 (il y en a eu d’autres dans le secteur) restent les martyrs et les symboles d’une justice militaire, sourde, aveugle et inhumaine.

«  Grâce à un témoignage provenant de Lyon et qui sera lu ce 6 décembre, on sait que la troupe qui avait l’ordre de défiler devant les dépouilles, a tourné son regard comme un seul homme vers les officiers.  » Jean-Luc Pamart est imprégné par cette histoire tragique au cœur de l’horreur de 14-18, littéralement habité même, depuis 1980 qu’il exploite une ferme au hameau de Confricourt, sur les hauteurs de Vingré, ce petit village de maisons en pierre blanche du Soissonnais. Le bourg est dans le creux du plateau calcaire de Nouvron où Allemands et Français se sont écharpés dès l’automne 1914 et le début de la guerre des tranchées. Condamnés pour désertion, deux soldats français sont fusillés en octobre 1914. Le 12 décembre 1914, un autre Poilu est abattu sur son brancard, condamné pour mutilation volontaire. «  Dans mes champs, un millier d’hommes ont disparu. Une famille m’appelle tous les deux à trois jours et je retrouve encore deux squelettes par an  », précise-t-il, d’une voix douce et apaisée.

 

« Au revoir là-haut ma chère épouse »

Inauguré en 1925, le monument des Fusillés de Vingré, financé par les anciens combattants du 298e RI de Roanne, est situé entre les deux parties du bourg. Dans le dos du mausolée se trouve à quelques pas le champ où les six hommes ont été fusillés par cette matinée ténébreuse du 4 décembre 1914 : condamnés à mort pour abandon de poste et rendus responsables de la perte d’une tranchée de première ligne à la suite d’un assaut allemand. «  Les Allemands ont jeté des grenades, ont pris la soupe, fait dix prisonniers et ont regagné leur première ligne. Les Français ont, en fait, perdu 100 mètres pendant une heure et demi, avant de les reprendre...  », raconte l’agriculteur.

Face au monument sur la gauche se trouve une ferme où un siècle plus tôt une justice militaire expéditive a scellé le sort des six innocents. «  Pour la perte d’un bout de tranchée de première ligne, pendant une heure et demi  », répète inlassablement Jean-Luc Pamart. La machine militaire est en marche pour broyer des destins. Tandis que tant d’autres sont fauchés chaque jour dans des combats inutiles. «  Avant même le conseil de guerre du 3 décembre, là, sur ce chemin, désigne notre guide, le colonel a dit qu’il voulait 24 exécutions parmi l’escouade. Puis après tractation, il annonce six fusillés à l’abbé, les six les plus à droite de la tranchée, dont Floch et Gay, deux Poilus brièvement prisonniers et qui ont réussi à échapper aux Allemands  ».

Sur le talus face au monument, une cave humide et verdâtre apparaît, là où les six poilus ont vécu leur dernière nuit avant leur exécution. Après six ans d’efforts, Jean-Luc Pamart a obtenu des familles les photographies des six malheureux. Elles sont fixées sur les murs des maisons avec les dernières lettres aux épouses.

Le Goncourt 2013, Pierre Lemaitre pour Au revoir là-haut (éd.Albin Michel), dont le titre fait allusion à la dernière lettre poignante de Jean Blanchard à son épouse, pourrait assister à la cérémonie du 6 décembre. Un arrière-petit-fils d’un des fusillés est annoncé aussi pour la première fois à Vingré. Avant la cérémonie plus officielle, un temps de recueillement avec les descendants est envisagé dans l’intimité et la dignité. À l’aube de sa mort, Claude Pettelet écrivait à sa femme : «  Je n’ai toujours pas tué ni volé. Celui qui nous a condamnés, j’espère le voir un jour devant Dieu. J’espère que je ne tremblerai pas au moment de l’exécution. Ça ne doit pas être un crime en se confessant à ne pas être digne du ciel  ». Jean Blanchard couche aussi ces mots sur une feuille de papier humide   : «  Je ne crois pas avoir mérité ce châtiment, pas plus que mes malheureux camarades… Au revoir là-haut ma chère épouse.  » Ses mots ultimes ont cent ans. Un siècle plus tard, ces sanglots d’outre-tombe sont les fardeaux d’une condamnation injuste et cruelle, pour l’éternité.

 


Date de création : 03/12/2014 @ 21:35
Dernière modification : 03/12/2014 @ 22:04
Catégorie : Fusillés

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