Les Carrières - Le mémorial des poilus, Le Figaro dec.2015

Le mémorial des poilus

Par Geoffroy Caillet

Le Figaro, Décembre 2015

 

Dans la vallée de l’Aisne, la terre n’est pas seule à résonner encore des combats sanglants de la Grande Guerre. À quelques mètres sous le sol, les carrières de Confrécourt conservent intact un mémorial de calcaire grandiose et bouleversant, sculpté par les poilus de 1914.

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photographie Alain Puech, 22 juin 2012

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photographie avec identification erronée par Le Figaro

 

 

SEPULCRE ENGLOUTI

De toutes les carrières du Soissonnais occupées par les poilus pendant la Grande Guerre, celle du 1er zouaves est la plus décorée. À droite, la partie centrale de cette paroi de calcaire entaillée comme une plaque de marbre rappelle la présence du 3e bataillon du 35e régiment d’infanterie.

 

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L’ETOFFE DES HEROS

La fin de la bataille de la Marne (12 septembre 1914) marque le début de la guerre de position. Le front se stabilise sur l’Aisne et les hommes s’enterrent dans les tranchées pour des offensives souvent meurtrières et sans résultat. L’heure de la soupe (ci-dessus) fait partie des rares bons moments de la journée. Quand ils ne sont pas en première ligne, les soldats qui combattent à Confrécourt s’abritent dans les carrières pour un repos fragile. C’est pour préserver et faire connaître leurs graffitis et leurs sculptures que Jean-Luc Pamart (ci-dessous, à droite) a fondé l’association Soissonnais 14-18.

 

LA TRAGEDIE DE VINGRE

Le 4 décembre 1914, six hommes sont fusillés au hameau de Vingré pour abandon de poste en présence de l’ennemi. Ils n’ont pourtant fait qu’obéir à leur chef, un sous-lieutenant qui s’est abstenu de les disculper. Parmi eux, Jean Blanchard (à gauche), auteur d’une bouleversante lettre à sa femme, qui a inspiré le titre du Goncourt 2013, Au revoir là-haut. Dès 1921, la Cour de cassation révisera le jugement de l’armée et réhabilitera entièrement les six hommes. À Vingré, un monument s’élève depuis 1925 sur le lieu de leur exécution (à droite).

 

Entre les murailles de la ferme de Confrécourt

Se joue un combat de titans

Sitôt franchi le majestueux portail de Confrécourt, son regard est comme aimanté par l’horizon en contrebas. Encore une minute et la brume qui nimbe la vallée de l’Aisne aura entièrement fondu sous le soleil d’octobre. « Ils sont là… » lâche soudain Jean-Luc Pamart comme une évidence. Sur les vastes aplats de terre brune, pas l’ombre d’un lièvre ni d’un mulot. Nulle grive ou corbeau dans l’air radieux. « Ils sont là », reprend-il d’un trait avec la même assurance. Le cri d’un guetteur sur un mirador. Une invitation à voir l’invisible. Un silence s’installe. Les deux pieds ancrés dans la glaise, il explique : « Ici les Français, là les Allemands. La ligne de front passe sous nos pieds. »

Le 11 septembre 1914, les moissons sont achevées à Confrécourt. Tant bien que mal, car, depuis la mobilisation générale, le 2 août, les bras manquent dans cette grandiose ferme fortifiée. Mentionnée depuis 893, Confrécourt a été jusqu’à la Révolution la propriété de l’abbaye Saint-Médard de Soissons. Depuis un demi-siècle, elle est exploitée par la famille Ferté, pour le compte du marquis de Croix. Ce jour-là, la nouvelle s’est répandue dans les villages voisins de Berny-Rivière et de Fontenoy : l’avancée ennemie a été stoppée sur la Marne par les troupes françaises ! Mais la joie est de courte durée. Car Confrécourt se trouve sur la route du reflux allemand. Déjà, le canon gronde à Villers-Cotterêts, à vingt kilomètres au sud. À 14 heures, des soldats pénètrent dans la ferme et la pillent. À 20 heures, le général Von Kluck donne l’ordre de mettre un terme à la retraite. La 1ère armée allemande prend position sur la rive nord de l’Aisne, à Fontenoy. La 6e armée française du général Maunoury est sur ses talons. Le 12 septembre, elle atteint Ambleny, à cinq kilomètres sur l’autre rive.

Le lendemain, les Français franchissent l’Aisne grâce à la passerelle jetée dans la nuit par les hommes du génie pour remplacer le pont dynamité par les Allemands. Dans un élan furieux, les poilus se lancent à l’assaut du plateau de Confrécourt et parviennent à occuper sa partie sud. Durant une semaine, l’offensive fait rage. Le carnage est ineffable. « La route était tellement encombrée et couverte de cadavres qu’il fallait à chaque pas chercher une place où poser le pied », rapporte Emile Clermont dans les pages héroïques et sanglantes de son Passage de l’Aisne. Le 20 septembre, la contre-offensive allemande sème le chaos dans des lignes françaises déjà exsangues. Mais Maunoury ordonne de tenir coûte que coûte. Confrécourt est au cœur de la mêlée. Entre ses murailles énormes se joue un combat de titans aux allures de David et Goliath : baïonnette au canon, 400 poilus y affrontent l’assaut de 6 000 Allemands. Lorsque, au bout de trois heures, les chasseurs alpins arrivent en renfort, la ferme prospère n’est plus qu’un brasier ruiné. Le bilan humain est terrifiant. Comme sur tout le front : le 30 septembre, on compte 385 000 tués, blessés et disparus pour un mois de combat.

Jusqu’en janvier 1915, les Français tentent d’empêcher la stabilisation du front en multipliant les attaques. Incessantes mais dépourvues de préparation d’artillerie, elles sont meurtrières pour les troupes et sans résultat. Car les jeux sont faits. Espacés de moins de 100 mètres, les deux camps se sont enterrés à 2,5 mètres sous le sol. La guerre de position a commencé. Elle ne variera pas jusqu’au repli stratégique des Allemands vers le nord, en mars 1917. Après l’hécatombe des premiers mois, le secteur de Confrécourt ressemblerait presque au désert des Tartares. La tranchée devient le quotidien du poilu. Avec pour seul voisinage la mitraille, les rats et la mort.

Retour au niveau du sol. « Aujourd’hui, la récolte a été bonne… » reprend Jean-Luc Pamart, l’œil vibrionnant. Aujourd’hui ? Le blé est déjà loin. L’arrachage des betteraves n’a pas commencé. Guettant, un sourire aux lèvres, la réaction de ses visiteurs, il désigne une caisse remplie d’une étrange moisson : une dizaine de morceaux de ferraille rouillée, ramassés au milieu de ses pommes de terre. « Deux grenades, plusieurs éclats d’obus et de shrapnels », énumère-t-il avec la précision d’un maître armurier. Chaque année, c’est une centaine d’obus et de grenades que le travail rituel du sol dépose dans ses bennes en cliquetant.

A 64 ans, Jean-Luc Pamart est toujours hanté par le double martyre de la terre et des hommes qui s’est consommé il y a un siècle sur ses champs. Pour lui qui exploite, à côté des terres familiales, les 250 hectares du domaine de Confrécourt depuis 1981, la Grande Guerre se vit au quotidien. Impossible de l’oublier un instant, quand chaque jour apporte son lot de trouvailles sonnantes, parfois morbides. « Dans le secteur, la terre rend un ou deux corps de soldats par an », avoue-t-il, soudain plus grave. Cette terre, c’est, en miniature, celle pour laquelle les poilus donnèrent leur vie, souvent loin de la leur. Celle où ils furent fauchés comme ce blé de l’été 1914 qu’ils ne moissonnèrent pas. Celle qui, cent ans plus tard, les rend au jour dans l’espoir que les vivants se rappellent leur sacrifice. Tout Le Réveil des morts de Dorgelès est là.

Jean-Luc Pamart désarme les stéréotypes du paysan. Chez lui, foin de verbe court et de mine taiseuse. Entre vivacité contagieuse et gravité venue du fond des tripes, il est intarissable. Son leitmotiv : « 1914, ce sont les jambes. La Grande Guerre se comprend en foulant la terre » martèle-t’ il d’une voix inspirée, en reprochant aux historiens de se dispenser trop souvent de la connaissance « charnelle » de son théâtre. Donc acte. L’itinéraire que propose Jean-Luc Pamart a des allures de pèlerinage. Ou de chemin de croix.

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LE SEL DE LA TERRE

Un Obus dans les sillons : c’est le lot quotidien de Jean-Luc Pamart. À Confrécourt, le sol fertile du plateau restitue un à un les vestiges de la Grande Guerre comme un mémorial perpétuel, un appel continu des morts au souvenir des vivants.

 

 

Chaque année, la terre rend une centaine de grenades et d’obus, et quelques corps.

 

Première station. À quelques mètres de la nouvelle ferme, rebâtie après la guerre sur la commune voisine de Nouvron-Vingré, les ramures élancées d’un bosquet brisent la rigoureuse platitude des champs. On dirait le bois sacré d’une religion antique. Au centre, un imposant calvaire dessine une croix brisée. Une allusion transparente à la famille de Croix, qui fit édifier ce mémorial, inauguré en 1929 par le vieux maréchal Franchet d’Esperey, le héros de la Marne. Une inscription proclame la foi des soldats et celle des survivants : « Aux morts de ce plateau. Dieu protège la France. » Le plateau picard de Confrécourt a un furieux air de parenté avec la Colline inspirée lorraine chère à Barrès.

Un kilomètre plus loin, le pick-up de Jean-Luc Pamart fait halte au hameau de Vingré. Simple poignée de maisons semées le long de la route, la deuxième station est aussi la plus tragique. Le 27 novembre 1914, la tranchée occupée par des soldats du 298e régiment d’infanterie est bombardée par les Allemands, qui y font irruption à l’aube et capturent neuf hommes. Profitant de la confusion, certains parviennent à se libérer et à regagner le boyau, à la suite du sous-lieutenant Paulaud. L’affaire n’a pas durée un quart d’heure. Elle aurait pu en rester là, mais le haut commandement a été averti. Dans un contexte marqué par la crainte des désertions, l’incident est jugé sérieux.

Sous l’influence du général Dolot, connu pour son intransigeance et ses « litanies d’injures », la machine s’emballe. Le général de Villaret ordonne de traduire toute la demi-section devant le conseil de guerre de la division pour « abandon de poste en présence de l’ennemi ». Très vite, c’est l’escalade. Le 3 décembre, les vingt-quatre hommes écopent d’une mise en jugement direct devant un conseil de guerre spécial, synonyme de jugement en flagrant délit, sans instruction préalable ni possibilité de révision. Une iniquité conforme à la note signée par Joffre le 10 octobre précédent. À 19 heures, la sentence tombe : les six hommes qu’on estime s’être trouvés les plus proches de l’entrée de la tranchée sont condamnés à mort. Le sous-lieutenant Paulaud n’a pas dit un mot pour les disculper.

Jean-Luc Pamart se tait. Visiblement secoué, il désigne, de part et d’autre de la route, les quelques mètres carrés qui forment le minuscule théâtre de cette immense tragédie. À droite, le caveau souterrain où les six poilus ont passé leur dernière nuit est resté intact. D’instinct, on y descend à pas lents. Sous sa voûte moussue, on se répète les mots bouleversants qu’ils y ont écrits dans une dernière lettre à leur femme ou à leurs parents, en priant, veillant et pleurant, jusqu’à l’aube du 4 décembre 1914.

À 7 heures ce jour-là, le peloton d’exécution se met en place dans le champ de betteraves qui borde l’autre côté de la route. Douze tireurs par condamné. Le chef du peloton, l’adjudant Delmotte, a le bras tremblant. Lorsqu’il abaisse son sabre, les soixante-douze coups partent en hurlant et les six poilus s’écroulent sans un cri. Contrairement au règlement qui impose de regarder des exécutés en face, la troupe défile devant eux la tête à rebours, pour ne pas voir les cadavres des innocents. Des gars craquent. Un témoin rapporte : « Beaucoup d’officiers ont les larmes aux yeux. »

Dès 1921, la Cour de cassation brise le jugement du conseil de guerre spécial et réhabilite entièrement les fusillés de Vingré et leurs familles, en accordant une pension aux veuves et aux enfants. La médaille militaire leur est décernée, assortie d’un « diplôme de réhabilitation ». Un amoncellement de compensations dérisoires, entre symbolisme assumé et honte ravalée. À l’emplacement de leur exécution, un monument est élevé en 1925, qui les proclame « morts innocents, victimes de l’exemple » à l’adresse de la postérité. Le drapeau français flotte sur cet îlot de granit. « Il commence à se déchirer, je vais demander de le faire remplacer », remarque Jean-Luc Pamart en inlassable gardien des lieux.

Avec l’association Soissonnais 14-18, qu’il a fondée en 1986 pour l’inventaire et la préservation des sites dont Confrécourt est le centre névralgique, il a mis en place un parcours des fusillés de Vingré. Sur les murs de six maisons du hameau, les reproductions de leurs portraits et de leurs dernières lettres – récoltées dans les années 1990 auprès de leurs descendants – arrachent des larmes aux visiteurs. Celle de Jean Blanchard, cultivateur auvergnat comme quatre de ses camarades, bouleverse par sa fulgurance : « J’ai la conscience tranquille et me soumets entièrement à la volonté de Dieu qui le veut ainsi ; c’est ce qui me donne la force de pouvoir t’écrire ces mots, ma chère bien-aimée, qui m’as rendu si heureux le temps que j’ai passé près de toi (…) Ma chère Michelle, prend-en bien soin de mes pauvres parents tant qu’ils seront de ce monde (…), dis-leur bien que je n’ai pas mérité cette punition si dure, (…) mais puisque Dieu en a jugé autrement, que sa volonté soit faite et non la mienne. (…) Je te rends la parole que tu m’as donnée de m’aimer toujours et de n’aimer que moi, tu es jeune encore, reforme-toi une autre famille ; si tu trouves un mari digne de toi et qui pratique la religion, épouse-le (…) Je te donne rendez-vous au ciel où j’espère que Dieu nous réunira. Au revoir là-haut, ma chère épouse. Jean »

Avant même ces derniers mots, qui ont inspiré à Pierre Lemaitre le titre du Goncourt 2013, les yeux n’y voient plus rien. Dans le petit groupe, l’émotion est palpable. Mais la troisième station attend. Vaillamment, le pick-up remonte les hauteurs du plateau. Après le bouleversement de Vingré, le clou de la visite à Confrécourt joue l’apaisement.

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Les soldats ont confié aux parois de calcaire la chronique de leur vie au front.

Confrécourt joue l’apaisement. Perchée sur un éperon, l’antique ferme étage ses ruines millénaires au cœur d’un bois de lianes et de ronces. On dirait le temple secret du Livre de la jungle. Soudain, le sentier s’élargit devant l’entrée d’une grotte. « Une creute », précise notre guide. Un mot de patois picard pour désigner les carrières souterraines creusées dans les épaisses couches de calcaire qui forment les collines de la région. Dans tout le Soissonnais, on compte près de quatre cents de ces cavités en dédales, exploitées depuis le Moyen Age pour la construction des maisons. Dès le 16 septembre 1914, les creutes de Confrécourt les plus proches des tranchées ont été aménagées à la hâte pour y caserner les soldats, avec poste de secours, liaisons téléphoniques, cuisines et chapelles.

On entre. Un large couloir s’enfonce dans la pénombre, comme aux profondeurs d’un hypogée. À demi éclairés par le jour de limbes qui filtre du dehors, des panneaux gravés se détachent sur les parois de calcaire. À droite de l’entrée, l’un signale la mort du sergent Guitard, « tué à ce poste le 27 janvier 1916 », sans doute par un éclat d’obus. Plus loin, d’innombrables blasons de régiments. Répété de loin en loin, un croissant surmonté d’un Z et d’un 1 entrelacés signale celui qui a donné son nom à cette creute, devenue après la guerre la « carrière du 1er zouaves », la plus ornée de toutes. À mi-chemin entre Lascaux, Pompéi et Angkor, les carrières de Confrécourt sont un immense mémorial de graffitis, de sculptures et de bas-reliefs laissés par les poilus.

Balayant le chemin de sa lampe torche, Jean-Luc Pamart raconte : « Les gars passaient trois jours en première ligne, puis descendaient ici pour se reposer trois jours ou être soignés dans un confort relatif, au milieu de leurs chevaux, des rats, des poux et des puces. À la lueur de bougies et de lampes à acétylène ils ont, au long des mois, confié au calcaire la chronique de leur vie au front… » Au fil des parois de cette immense catacombe, c’est bien l’histoire des hommes de la Grande Guerre qui se dévoile sous son fanal. Celle de leurs peurs et de leurs dérisions. De leurs obsessions et de leurs espérances. Ici, le superbe cartouche « 1914-1916 » signale probablement, avec une cruelle ironie rétrospective, que son auteur a cru la guerre finie. Là, le profil d’un « apache », soit un voyou des villes, avec casquette, foulard et tricot rayé, s’orne d’une mystérieuse légende : « la poisse ». Ailleurs, un pan de mur décline la trilogie existentielle du poilu : « le jus, le pinard et le rata », soit le café, le vin et la gamelle. Plus loin, des profils de femmes verdis par la mousse luisent dans la pénombre. Fiancées ou fantasmes ?

Si la plupart des œuvres sont anonymes, d’autres réservent quelques surprises. Dans la carrière voisine, dite de l’Hôpital, le brancardier qui a signé « M. Escande » n’est autre que le futur sociétaire de la Comédie-Française, Maurice Escande. Certaines trahissent une main malhabile. Mais beaucoup surprennent par leur qualité, ne serait-ce que dans leur souci d’imiter le style typographique impeccable des plaques de marbre officielles. Comme si, condamnés à l’incertitude sur leur sort, les poilus avaient donné à ce calcaire le meilleur d’eux-mêmes, dans une tentative suprême pour exister, coûte que coûte, entre l’effroi et le sacrifice. Sur les murs de Confrécourt, c’est une parabole de la vie humaine qui se lit à livre ouvert.

Au fond de la galerie principale, on accède au saint des saints : un autel creusé par les 35e et 298e régiments d’infanterie et surmonté de l’inscription « Dieu protège la France ». À sa droite, une volée de marches. Les soldats l’empruntaient à la hâte en cas de coup dur pendant l’office divin pour rejoindre la tranchée. Pour les scouts qui s’y rendent régulièrement, cette chapelle est restée celle de son instigateur, le mythique père Doncoeur. Aumônier militaire dès 1914, ce jésuite a été de toutes les batailles : la Marne, l’Aisne, la Champagne, Verdun. Après la guerre, il fondera la branche scoute des routiers. À Confrécourt et ailleurs, sa vaillance et son humanité, son soutien spirituel et son obsession à ne pas laisser les hommes sans sépulture sont restés légendaires. Jusqu’en 1960, un an avant sa mort, Paul Doncoeur est revenu célébrer le sacrifice de la messe sur l’autel de ce Golgotha souterrain, pour le repos de l’âme de tous ses frères poilus morts au champ d’honneur, quelques mètres au-dessus de sa tête.

Le 24 décembre 2014, un évènement hors du commun a ravivé la mémoire de ce sanctuaire souterrain. L’évêque de Soissons, Mgr Giraud, est venu y célébrer la messe de Noël, un siècle jour pour jour après celle du père Doncoeur. Jean-Luc Pamart y était, avec sa femme Béatrix et leurs sept enfants, au milieu de centaines de personnes. Comme les poilus de 1914, ils ont chanté à la lueur des bougies, Il est né le divin Enfant. Dans cette grotte de Bethléem en pleine terre picarde, la pluie de grâces succédait enfin à la pluie d’acier. Tout y était, exactement comme l’écrivait un soldat le 24 décembre 1914, « émotionnant au dernier point ; beaucoup avaient des larmes dans les yeux ».

L’association Soissonnais 14-18 est née d’un constat alarmant de Jean-Luc Pamart : les premières dégradations volontaires des carrières. Un buste de Marianne avait ainsi commencé à être découpé pour être emporté. Depuis ce temps, les creutes sont protégées par des grilles, inspectées régulièrement et ouvertes à la visite le premier dimanche du mois, de mars à septembre. Chaque semaine apporte à l’association une moisson de lettres et de courriers électroniques. L’un cherche des renseignements sur son aïeul, ancien de Confrécourt. Un autre offre des photos ou un carnet de guerre retrouvé dans un grenier. Des quatre coins de la France, les gens affluent pour fouler la terre où les leurs ont combattu, sont morts ou ont été portés disparus.

Au retour, la voiture croise justement à Vingré un groupe de Savoyards sur les traces de leur grand-père. Jean-Luc Pamart s’arrête, écoute, renseigne, laisse son adresse. Et ne cache pas sa joie de cet intérêt viscéral pour les poilus de 1914. Car si la mitraille s’est tue à Confrécourt, un autre combat à mort s’est engagé ici depuis le 11 novembre 1918, plus terrible d’être silencieux : celui des hommes contre le temps et l’oubli. « Le devoir de mémoire dont on nous abreuve n’a aucun sens, s’insurge notre guide avant de nous quitter, car la mémoire n’appartient pas au devoir. Elle est une évidence. » Pour lui, l’urgence est de faire mentir Dorgelès et sa prophétie : « On oubliera. Les voiles de deuil, comme des feuilles mortes, tomberont. L’image du soldat disparu s’effacera lentement dans le cœur consolé de ceux qui l’aimaient tant. Et tous les morts mourront pour la deuxième fois. Non, votre martyre n’est pas fini mes camarades et le fer vous blessera encore quand la bêche du paysan fouillera votre tombe. »

S’il souffre encore de meurtrir les héros de 1914 au gré de ses labours, le « paysan des poilus » est en paix. Le moindre vestige rendu par la terre lui rappelle la valeur de leur sacrifice et le sens de leur martyre. Gardien de leur tombeau, il le sait mieux qu’aucun historien : les sillons de sa glèbe sont devenus à jamais de ces lieux où souffle l’esprit.

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LA CATACOMBE DES POILUS

Au fond de la carrière du 1er zouaves, une petite chapelle s’ouvre dans le calcaire. Creusée par les 35e et 298e régiments d’infanterie dans les derniers mois de 1914, elle se distingue par son autel, orné de l’inscription « Dieu protège la France ». C’est là que le père Paul Doncoeur, aumônier militaire pendant la guerre, célébra la messe de Noël 1914 (ci-contre). Cent ans plus tard, le 24 décembre 2014, Mgr Giraud, évêque de Soissons, prenait le relais au milieu d’une assistance nombreuse et recueillie (en haut). À droite de la photo, on distingue la volée de marches qui menaient directement aux tranchées. Ailleurs, les blasons de régiment et les décorations comme la croix de guerre (au milieu) voisinent avec des décors plus énigmatiques, comme ce profil d’un « apache » et sa légende, « la poisse », sculptés par un chasseur du 61e bataillon de chasseurs à pied en décembre 1916 (en bas).


Date de création : 05/12/2015 @ 14:51
Dernière modification : 05/12/2015 @ 21:06
Catégorie : Les Carrières

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