Des actions variées - Publier les cahiers des soldats, Jules Bignon évoque les grottes
de l'Aisne en 1917

Publier les carnets des soldats

 

Jules BIGNON entre avril et septembre 1917

évoque les "grottes" de l'Aisne dans ses carnets

détenus par son petit-fils, champignonniste en carrière justement

 

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Extraits du carnet de route de Jules BIGNON (né le 07/04/1889)  commencé le 25 aout 1914 dont nous reproduisons ici les pages 20 et 21 concernant l’Aisne et le passage dans les « grottes » avec l’aimable autorisation de son petit-fils Julien, champignonniste au Chemin des Dames, et son épouse, qui possèdent la copie de 23 pages du manuscrit originel encore détenu dans la famille. Julien vit depuis 5 ans dans la propriété qui comporte la carrière où s’abrita bien certainement son grand-père en 1917.

 

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Jules Bignon (sur droite) lors d'une permission à Lyon retrouve sa famille

 

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Avril 1917 – Nous sommes dans l’Aisne, attaque du moulin de Laffaux. Nous bivouaquons sous les bois de Bray Saint Christophe. Je fais plus de 100 km pour aller au courrier, obligé de bivouaquer sur le bord des routes pour revenir aux échelons. Rouchon et moi nous tenons le coup étant isolés en mangeant des pissenlits en salade au cours de notre route.

 

Mai, juin 1917 – Nous sommes dirigés vers le Chemin des Dames. Notre bivouac est à Serval. Les batteries sont à Cuissy Geny.

Ce secteur était très mouvementé, le passage que je faisais chaque jour aux batteries était sujet à beaucoup d’émotions au point qu’ayant pu obtenir ma permission du Commandant Marchat, aucune liaison pratique était faisable avec le P.C. du Colonel qui se trouvait aux grottes marocaines, j’ai pu m’y rendre après beaucoup de péripéties et obtenir cette fameuse signature. De retour dans la nuit aux batteries qui logeaient dans les grottes de Paissy. Mes camarades m’ont gâté par un bon dîner. Chacun me remettant du courrier que je me proposais, soit de distribuer directement ou de mettre dans les boîtes de l’arrière. Mon départ des grottes le lendemain matin à 6h fut difficile. Un harcèlement de 77 ou de 105 et de 150 en interdisait la sortie, la grotte où j’avais mis mon cheval était à moitié écroulée et entre deux salves, je me suis éclipsé en vitesse….tandis qu’à 8 heures, les grottes s’écroulaient sur 33 de mes camarades qui y sont restés. Des obus de rupture étaient venus à bout de leur solidité. Ma permission m’a fait passer à Paris où dans la nuit j’ai pu trouver une chambre dans un hôtel particulier, une splendeur. Cet hôtel appartenait à un comte ! J’ai pu y prendre un bain, j’avais des poux et m’en suis débarrassé (en bourrant mon linge sale dans mon sac). Le lendemain de mon arrivée à Lyon, j’ai appris par un camarade qui arrivait du front, la catastrophe de mon groupe. Mon camarade vaguemestre au 3ème groupe tué en montant aux batteries et ma 3ème batterie engloutie dans les grottes avec le major Champon. Quel flair avais-je eu d’avoir pu partir en permission malgré que tout s’opposait à ce que je l’aie, ce jour-là.

 

Mai, juin, juillet 1917 – Nous sommes remontés dans la Somme, secteur de Mondidier puis nous sommes dirigés sur le secteur de Chauny.

 

Juillet 1917 – Nos batteries ont autour du fort de Liez. Secteur demi-tranquille. J’ai demandé au commandant d’être relevé de mes fonctions de vaguemestre. Isolé comme je l’étais pour m’alimenter, mon estomac refusait le maigre camembert de tous les jours. J’ai été versé à la 3ème batterie, 6ème pièce, où je pouvais enfin manger chaud à peu près régulièrement. J’en avais assez de faire le vaguemestre dont j’assurais le service depuis 3 années sans arrêt.

Août, septembre 1917 – Nous sommes dans l’Aisne, secteur de Crécyaumont. Les batteries sont de l’autre côté du canal de l’Aisne. Le bivouac est situé dans les bois du Paradis, nous sommes voisins du château de Coucy (rasé par les Boches).

 

Novembre, décembre 1917 – Avons été en Champagne au camp des Sarrazins. Nous avons subi cette fameuse grippe espagnole, genre de choléra. Isolés pendant 40 jours dans le camp de Maïr, nous avons tous été malades. Je buvais du rhum en quantité et j’ai fini par passer à travers cette épidémie. Puis dirigés vers Brienne le Château, en repos. Nous y avons passé 2 mois environ pour être dirigés vers le Nord en Belgique.

 

Janvier 1918 – Nous avons été dirigés sur l’Alsace, même secteur qu’en 1916, pour reprendre des forces, puis expédiés en Belgique au Kemmel.

 

Mars, avril 1918 – Nous avons été la première division française qui a reçu le premier choc allemand, offensive sur Dunkerque. Nos batteries sont installées à Loère au pied du Kemmel et nous avons notre bivouac à Reningesest. Nous avons été dans un secteur terriblement bombardé, l’intensité du feu était plus violente que les plus violents de Verdun. De notre côté, nous avions 8 lignes parallèles d’Artillerie qui faisaient du tir de zone ! Comme les Boches d’ailleurs – une débauche d’obus fantastique, nous y sommes restés 20 jours environ. Nous étions à bout de forces. Les ravitaillements en obus se faisaient, hommes et chevaux avec les masques à gaz, ce fut une véritable époque héroïque pour toutes les unités en ligne. Nous avons réembarqué en plein champ, les gares étaient constamment bombardées. Nous portions les chevaux pour les faire entrer dans les wagons, n’ayant pas de quai d’embarquement. Nous étions tous à bout de force.

 

Mai, juin 1918 – Dans la région de la montagne de Reims, nous avons subi de grosses pertes – nous étions devant Gueux en position dans le secteur du Château de Cormentreuil où pendant un ravitaillement d’obus j’ai trouvé une entrée cachée derrière un if, d’un souterrain que par curiosité j’ai exploré muni de ma lampe électrique. Un monceau de bouteilles de champagne était enfoui dans ces caves. De faire la chaîne avec mes hommes pour remplir nos sases d’armon fut de suite décidé. Nous en bûmes autant que nous en avions apporté jusqu’à nos chevaux que ce vin avait soûlé !! Ensuite relevés par les Italiens qu’il a fallu reprendre ; ceux-ci avaient été terriblement sonnés après notre départ. Repérés par les saucisses boches par leurs feux de bivouacs qui étaient défendus. Ceux-ci ont vite compris leur bêtise.

 

Juillet, août 1918 – Dirigés dans un secteur de tranchées abandonnées par les Boches, devant Mont Cornillet. Puis nous avons été conduits en avant de Reims. Secteur devant Vouziers, à Saint Germainmont.

Nous sommes restés jusqu’au 9 novembre. A la veille de l’Armistice. Les 10 derniers obus de la guerre sont tombés dans notre bivouac et nous ont tué 23 chevaux et deux autres sur notre abri que nous avions fait sur le bord de la route. Une grosse porte de grange nous servait de toit, sur lequel nous avions mis un mètre de terre. L’obus avec sa fusée IA pour terrain fangeux avait explosé sur toute la terre sans pénétrer, heureusement pour nous, et ce fut notre dernier obus reçu de cette guerre qui heureusement finissait. Ceci se passait vers 2 h et demi du matin.

 

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Jules Bignon au front en 1916

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Jules Bignon au front en 1916 (cliché pris à Lunéville)

 

Ces écrits de Jules Bignon sont confortés par les récits des historiques régimentaires concernant le 54e RAC.

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54e RAC – 1ère batterie – Paissy – 20 mai 1917

 

15 mai 1917 : la batterie fait un tir de barrage à 18 heures 30. Même position – tir de réglage.

16 mai 1917 : Même position. Tir de réglage à 19 heures 15. Barrage.

17 mai 1917 : Tirs de barrage à 14 heures 50, 19 heures 25 et 22 heures 10.

18 mai 1917 : à 9 heures 30, tir de représailles sur Neuville. Barrages

19 mai 1917 : Dans la nuit du 18 au 19, tir de harcèlement sur le pont 736. Tirs de barrage et de représailles.

20 mai  1917 : à 0 heures 10 un tir de barrage demandé par fusées est exécuté. Dans la nuit, le ravin de Paissy est violemment bombardé par obus à gaz. Au cours d’un bombardement par obus de gros calibre (3 pièces de 210 tirant des obus de rupture) auquel sont soumises les 3 batteries du groupe. La batterie subit les pertes ci-après, dans les circonstances énumérées plus loin :

  • Le canonnier conducteur est tué ;
  • Les canonniers servant Giroud, Damian, Meilan et Samouillet (ces deux derniers de l’équipe téléphonique du groupe) sont blessés et évacués.

De 5 heures 15 à 9 heures notre infanterie demande le barrage sans arrêt. La batterie exécute 13 (treize) barrages successifs.

A 7 heures, la 2e batterie, prise à partie par une batterie allemande de 210, a un canon mis hors de service. Un autre cesse de tirer par incident de tir (douille coincée). Le barrage de la 2e est alors assuré par moitié entre 1ère et 3e batteries.

Vers 9 heures 30 la 3e batterie étant violemment bombardée par 210, un abri s’écroule ensevelissant l’aspirant Valabrègue. On le retire inanimé.

Il est transporté dans une grotte, où le médecin aide major de 2e classe Champon, aidé du brancardier François de la 1ère batterie, va lui donner ses soins. Dans cette grotte, se trouvent également 23 servants ou brancardiers des 2e et 3e batteries. A 9 heures 45, de nouveaux éboulements produits par des 210 de rupture, obstruent complètement l’entrée de la grotte.

Le chef d’escadron ordonne que tout le personnel disponible travaille au déblaiement.

A la demande du capitaine Lescher, le maréchal des logis Mallein, le brigadier de tir Barbier et les canonniers Mordin, Collombet, Million, Pierry, Bissay, Dufour, Giroud s’offrent spontanément pour secourir leurs camarades ensevelis. Le tir allemand continue. Un obus tombe à proximité des travailleurs tuant le 2e conducteur Onéto, et blessant le sergent Giroud, les téléphonistes Meilan et Samouillet de l’équipe téléphoniste de groupe et le brancardier Damian. Le médecin aide major Champon et le brancardier François ne peuvent être dégagés ce jour. A 16 heures, la batterie reçoit l’ordre d’effectuer un tir de concentration sur le sabot de Baja, à raison de 200 coups à l’heure. Ce tir est exécuté malgré la recrudescence du bombardement ennemi, dont l’objectif est maintenant la 1ère batterie.

A 19 heures, la batterie fait un tir de barrage sur le chemin creux venant de la Pompe. Un tir d’interdiction de 1 coup par pièce-minute succède immédiatement et dure jusqu’à vingt heures.

21 mai 1917 : même position. A 3 heures 30 barrage demandé par fusées. Le tir allemand sur le groupe continue. Vers 16 heures, le capitaine Lescher, appelé par le chef d’escadron est blessé, en passant à hauteur de la 2e batterie, par les éclats d’un obus de 15 ( ?) percutant sur le chemin. Il est immédiatement évacué. Le sous-lieutenant Cuisinier prend le commandement de la batterie. Le groupe devant changer de position, la batterie est relevée de sa mission de barrage à compter de 18 heures.

22 mai 1917 : même position. A 4 heures la batterie se déplace et s’installe dans un chemin creux vers 7187. A 10 heures, les corps des 24 disparus, dont le médecin aide major Champon et le brancardier François sont retrouvés.

 

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54e RAC – 2e batterie – Paissy – 20 mai 1917

14 mai 1917 : de 9 heures à  11 heures le groupe est soumis à un bombardement par une batterie de 210 tirant de la ??? et le prenant presque d’enfilade. Aucun dégât à la batterie. A 21 heures la 2e section relève dans les mêmes conditions que la précédente. Pas d’incident.

15 mai 1917 : réglage par pièce sur le but auxiliaire (casemate de gauche de la batterie 6526). Mission de barrage en avant de la tranchée Baja s’étendant à 50 mètres à gauche de celle-ci. Pendant la nuit, le ravitaillement en munitions se trouve pris par un tir de harcèlement ennemi. 2 hommes blessés, 2 chevaux tués.

16 mai 1917 : réglage et installation.

17 mai 1917 : la batterie pendant la nuit exécute un tir de représailles dans la zone du barrage. Les Allemands arrosent Paissy, le ravin et le dessus des falaises avec du 150 et  du 105.

18 mai 1917 : toute la journée les Allemands bombardent les environs de l’église de Paissy et le fond du ravin. Toute la nuit la batterie exécute un tir de harcèlement sur le pont de l’Ailette 6736. Harcèlement ennemi autour de la position.

19 mai 1917 : La batterie change son barrage et exécute un réglage avec la première pièce. Rien de particulier à signaler pendant la journée. Aux environs de 24 heures, les Allemands déclenchent un violent bombardement d’obus lacrymogènes dans le ravin de Paissy.

20 mai 1917 : à 0 heure 30, la batterie à la demande de l’infanterie déclenche un barrage. Les Allemands bombardent les 1ères lignes. A 5 heures moins 20, l’infanterie demande le barrage. Il ne cesse pas jusqu’aux environs de 8 heures 30. Pendant ce temps les batteries du groupe sont soumises à un violent bombardement de 150.  A 8 heures, une batterie de 210 prend le groupe à partie. Un obus tombant sous la 1ère pièce la projette à une dizaine de mètres de son emplacement. Le personnel de cette pièce s’étant abrité n’a pas de mal. Les autres pièces continuent à tirer. A 8 heures 40 un 210 tombe entre la 3e et la 2e pièce et détruit le dépôt de munitions. Le tir de la batterie continue à raison d’un coup par pièce et par minute. A 9 heures 30, le tir allemand redouble d’intensité. A 10 heures environ la batterie apprend que la 3e batterie est ensevelie sous les grottes. Une équipe de travailleurs constituée par le maréchal des logis Marchi et les servants de la 1ère pièce partent à son secours. Au bout d’une demi-heure le maréchal des logis Marchi revient seul, il lui manque deux hommes, les canonniers Mérendet de Monturasson  ensevelis pendant le travail de secours par un obus de gros calibre. Le maréchal des logis lui-même…..

 

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Extraits des JMO du 54e RAC, 1ère et 2ème batteries, Paissy, 20 et 21 mai 1917 et citation du 8 juin 1917

                                                                                    

Le 8 juin 1917

Extrait de l’ordre n° 481 portant citation à l’ordre de l’armée.

Le général Maistre, commandant la 6e Armée cite à l’ordre de l’armée,

Le personnel des batteries de tir du 1er groupe du 54e Régiment d’Artillerie de Campagne.

Sous le commandement du Chef d’Escadron Marchat, des Capitaines Lescher et Brousseaud, du Sous-Lieutenant Faure, a été soumis toute la journée du 20 mai 1917 à un bombardement violent de 210 qui a effondré une grande partie des grottes servant d’abris, et qui a enseveli 36 hommes sous les décombres dès le début de la journée. N’en a pas moins continué, grâce au dévouement et au courage de tous  à assurer les différentes missions qui lui ont été confiées quoique chacun de ses tirs lui attirât immédiatement une recrudescence du bombardement ennemi.

                                                                                              Au Q.G. le 8 juin 1917

                                                                                              Le Général Maistre, commandant la 6e Armée

                                                                                                              Signé: Maistre

Pour copie conforme: Le Lieutenant-Colonel Kauffer, commandant provisoirement l’ AD 28

                                                                                                              Signé:  Kauffer

 

Dans la carrière des graffitis référencent des unités telles le 36e RI ou le 45e BCP qui sont en effet elles aussi passées sur le secteur en 1917. Pas de trace du 54e RAC à ce jour.

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La référence à l'effondrement des creutes de Paissy en mai 1917  peut, par exemple, se retrouver dans la mention de soldats décédés. Ainsi en va-t-il pour Paul Raymond Agranier.

Maître pointeur - Armée française
Mort pour la France

Date du décès : Dimanche 20 Mai 1917
Lieu du décès (commune) :Paissy
Lieu du décès (département) : Aisne
Circonstances du décès : le régiment est soumis toute la journée à un bombardement violent de 210 qui effondre une grande partie des grottes servant d'abris et qui ensevelit 36 hommes sous les décombres dès le début de la journée

cité dans: http://www.memorial-chemindesdames.fr/pages/fiche_soldat.asp?soldat_id=113141

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Date de création : 22/10/2016 @ 17:02
Dernière modification : 13/11/2016 @ 17:48
Catégorie : Des actions variées

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Réactions à cet article


Réaction n°3 

par Julien le 24/10/2016 @ 15:39

Bonsoir,

C'est avec plaisir que j'ai relu le texte et vos commentaires!

Je vous joins une photo de mon grand-père au front en 1916, ainsi qu'une lors d'une permission sur Lyon avec sa famille.

Bonne réception,

Julien


Réaction n°2 

par Julien Bignon le 23/10/2016 @ 20:57

Bonsoir,


Heureux de voir que les mémoires de mon grand-père puissent susciter de l'intérêt pour d'autres que moi!
Un grand merci à votre association et à ses membres pour leurs passages et leurs explications sur cet épisode dans notre région.


Au plaisir de se revoir ;)


Réaction n°1 

par Julien le 22/10/2016 @ 18:08

Bonsoir,

suite à votre coup de fil de ce matin, je vous poste le scan complet du document en ma possession.

Au plaisir de se revoir,

Julien


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